Contre le mana
Il n’est peut être pas tout à fait indifférent qu’à l’époque même où Lacan développe sa théorie des nœuds, et plus précisément son idée de l’existence d’un trou dans le langage, il se dise psychotique. Le trou dans le langage, c’est l’idée qu’il existerait inévitablement un signifiant sans signification, un signifiant qui resterait signifiant, avec son pouvoir signifiant, chose confinée à son état de chose, qui ne serait plus appel, mais ordre, injonction, signifiant hallucinatoire, provoquant terreur et délire. Ce serait le fond psychotique d’une mauvaise psychose, maladive, structurant fondamentalement tout sujet parlé. Lacan en porte la parole désespérée. Ses contemporains, ou quasi contemporains, Heidegger, Lévinas, Lévi-Strauss, chacun à sa manière, ne soutiennent pas autre chose. Heidegger avec son concept d’être, qui ne saurait, nous l’avons déjà maintes fois signalé, défini, car ce serait, dans le procès d’une définition, le faire déchoir, le limiter à une catégorie d’être. Surtout, ce serrait inévitablement réintroduire « naïvement », en contrebande, le concept même comme lien d’identité, sous la forme de la copule : x est y. Ici, pour le dire autrement, ce serait poser qu’il existe un signifiant (être), qui ne peut recevoir de définition, donc de signification. L’être, chez Heidegger, est notre signifiant-trou, signifiant-tout, signifiant maître qu’il s’agit, au mieux, d’approcher, d’écouter, dont il s’agit de percevoir la présence dans la parole du poète, mais qu’on ne saurait sans imprudence dire d’un dire définitif. C’est le signifiant sans signification dont nous parlons. Même discours, dans sa structure, chez Lévinas, porté par le terme d’infini. L’infini est ce qui ne saurait être ramené, dans une définition, dans une totalité qui l’enfermerait, à du fini. Lévinas y voit la condition de l’ouverture maintenue au dieu. Il y voit aussi et surtout la condition de l’ouverture de l’esprit à l’autre homme ; pour en accueillir la singularité. La responsabilité infinie face à l’autre est à ce prix : le laisser être ce qu’il est comme autre dans son infinité, dont trace est laissée dans son visage. Cela veut dire : laisser son visage nous apparaître comme signifiant, signifiant pur, signifiant sans signification déterminée, pour ne pas le totaliser, l’intellectualiser ; l’anticiper par le langage. C’est donc, précisément chez Lévinas, le visage de l’autre qui est le signifiant sans signification que nous pointons. Dans le langage, dans son langage, ce qui s’y rencontre est l’infini, infini qu’on pourrait déjà dire signification posée de ce visage. Mais justement, Lévinas s’y refuse, et l’infini qu’il pose est un infini sans finition, infini qui doit être maintenu dans son infinité, infini, pourrait-on ajouter, toujours déjà et à jamais archaïque, alpha et oméga, présence imprésentifiable, bref, le signifiant sans signification dont nous parlons.
Lévi-Strauss enfin.
Car nous pensons qu’il est le premier à en avoir thématisé le rôle dans le langage. Codrington1 en 1881 définit le mana comme « vecteur diffus ». Il observe que les Mélanésiens usent de ce terme dans des circonstances très diverses. Et surtout, que sa signification est loin d’être claire. Il souligne cependant que le terme, malgré sa polysémie, est d’un usage bien déterminé, dans des situations concrètes. Que signifie-t-il ? Codrington nous répond : une foule de choses. Surtout, il est tantôt employé comme adjectif, tantôt comme substantif, ou comme verbe. Mana peut venir qualifier une chose, on dit que telle chose a du mana, mais aussi qu’elle est mana, qu’elle est le mana lui-même ; il désigne encore une action, le pouvoir d’action de telle chose sur telle autre. En tout cas le mana est de l’ordre de la magie, ou du religieux. Mais, nous prévient Codrington, on ne peut s’arrêter là, il faudrait immédiatement ajouter que le mana est aussi de l’ordre de la valeur : avoir plus ou moins de mana, c’est avoir plus ou moins de valeur. Étrangement, malgré son caractère « diffus », le mana décrit des disparités sociales objectives, un homme qui a beaucoup de mana a beaucoup de pouvoir, d’ascendant. Le mana à la fois décrit et régule la vie sociale. D’ailleurs, dans l’une des îles mélanésiennes, le mana est carrément l’argent. Ce qui nous intéresse, ici, c’est son rôle précis dans le langage, sa fonction. Aussi, Codrington remarque sa quasi universalité. En effet, mana est présent dans toutes les langues mélanésiennes, et dans presque toutes les langues de la Polynésie. Marcel Mauss et Henri Hubert, dans l’excellent article « Esquisse d’une théorie de la magie », paru en 1904 dans L’année sociologique, étendent cette observation à la plupart des peuples primitifs, non bien évidemment sous ce vocable, mais observent un terme qui joue strictement la même fonction. L’hypothèse d’un rôle universel est soutenu par un argument géographique (Asie, Amérique…) mais aussi étymologique : les vocables en place chez certains peuples malayo-polynésiens, les Malais des Détroits par exemple, sont d’origine arabe, et empruntent une racine sémitique kramât, qui a le sens plus restreint de sacré. Chez les Iroquois Hurons c’est l’orenda, Chez les Algonquins, précisément chez les Ojibways, c’est le manitou, et mahopa chez les Sioux, naual au Mexique et en Amérique centrale, boolya dans la tribu de Perth, en Australie, ou encore koochie dans la Nouvelle-Galles du Sud. Dans chaque cas, il s’agit d’un terme au sens aussi vague, abstrait, général, que d’un emploi très déterminé et appliqué à des rites, des choses, naturelles ou fabriquées, comme à des êtres, des animaux ou des esprits. Pour nous arrêter au mana, si c’est une qualité, c’est à la fois décrit comme du puissant, du lourd, de l’étrange, de l’indélébile, voire du chaud, du résistant ou de l’extraordinaire. Mais cela désigne aussi une propriété très concrète que possèdent certaines choses, à la fois surnaturelle et fermement ancrée dans la nature, et qui, suivant des rites, se transmet, par exemple d’une pierre à une autre, par contact, ou d’une feuille à un corps, lors de pratiques thaumaturgiques. Encore, si le mana est contagieux par proximité directe, il est aussi agissant à distance. Nous croyons voir dans toutes ces descriptions ce que nous appelons signifiance. Et, dans l’usage du mana, d’une signifiance d’une signification si forte qu’elle en devient indéterminée. Le mana est le signifiant qui signifie tout ce qui est signifiant et ne saurait être d’une signification précise. Le mana dit la signifiance d’une chose, qu’une chose est parlante, importante, concrètement, matériellement investie de pouvoir, d’efficace. Qu’elle vaut et agit. Qu’elle vaut parce qu’elle agit. Parce qu’elle a un pouvoir d’action. Autrement dit qu’elle cause. Ici nous rejoignons l’analyse de Lévi-Strauss. Structurellement, il défend l’idée qu’il existe dans tout langage (et concrètement, dans toutes les langues), un signifiant de trop, un signifiant sans signifié, qui permet le jeu de langage. Le mana serait ce signifiant, dont nous trouverions l’équivalent dans nos mots « truc » et « machin » Il l’appelle le « signifiant flottant ». Lévi-Strauss, loin de voir dans le mana le signe ou le symptôme de peuples arriérés, bêtement superstitieux et apeurés, le considère au contraire comme le signe de la vitalité de ces peuples et de leur langue. Une langue est vivante justement parce qu’elle possède ce signifiant « flottant », sans signification. Il dit de la fonction du mana qu’elle : « […] est de s’opposer à l’absence de signification sans comporter par soi-même aucune signification particulière2». À ce mana, « truc » dans le langage, correspond le trickster dans l’organisation de la vie sociale. Celui qui triche, le truqueur. Pour que tienne le jeu social.
Mais justement.
Nous défendrons partout dans cette thèse l’idée que c’est au contraire la position même d’un tel signifiant qui est le signe d’une sclérose dans le langage, et non d’une vitalité. Pour défendre pareille thèse, il faut d’emblée répondre d’une possible objection.
Nous avons tenté de montrer, chapitre 1, qu’un système de langage rigidifié, associant à chaque signifiant une signification déterminée, s’appelait un code ; nous avons pris pour exemple le code de la route. Nous admettons donc évidemment que tout langage qui prétend supporter la liberté doit comprendre du jeu, assumer un certain flottement entre un certain signifiant et une certaine signification, qu’un individu librement lie, métonymiquement ou métaphoriquement. Mais c’est tout autre chose que de soutenir qu’il existe un signifiant qui ne signifie rien, ou qui signifie tout. Comme le mana, comme l’être chez Heidegger, comme l’infini chez Lévinas, comme le nom-du-père chez Lacan ; mais aussi comme l’eau pour Thalès, l’air pour Anaximène, le feu pour Héraclite. Ce sera encore, de manière cette fois plus abstraite, le nombre pour Pythagore, l’esprit pour Anaxagore, l’apeiron chez Anaximandre. Il est remarquable que chez ces présocratiques un terme (signifiant) intervienne dans le langage comme principe premier, comme arché. Celui-ci ne signifie proprement rien puisqu’il est principe de tout ce qui existe, puisqu’il est principe de toute génération comme de toute corruption. Qu’est-ce que l’infini : tout, puisque tout en provient, puisque tout y retourne… Nous prétendons encore que pareille structuration du langage se retrouve, bien qu’apparemment sous une toute autre forme, dans les langages techniques, plus généralement scientifiques, mathématiques, et encore dans la philosophie analytique qui les prolonge. L’histoire des sciences physiques, par exemple, en témoigne : effort est fait de rapporter tout phénomène à un régime d’explication restreint, réduit si possible à une formule unique, E=mc² ou autre. La Théorie de la relativité générale (vraie ou fausse, peu importe, le projet est là) suppose que tous les éléments de l’univers peuvent se rapporter à quelques uns (ici deux) soumis à un rapport déterminé : une loi unique. Qui dit tout, qui prétend signifier tout. Cela veut dire : en énonçant « E=mc² », je ne signifie aucun événement en particulier, ni un temps particulier, ni une région de l’espace, je dis : « tout ». et conséquemment, rien en particulier. Cette loi principielle ne serait elle-même la signification de rien. C’est-à-dire qu’elle est supposée n’être pas un produit explicable, ne pas pouvoir recevoir d’explication, d’interprétation ; bref, de signification. Il est par principe exclu qu’on pose quelque chose du type « La loi de la relativité générale est due à X ». De même pour la méta-arithmétique de Frege. Si chaque nombre peut être signifié par le nombre précédent, zéro, lui, est signifié par un signifiant sans signification : la proposition contradictoire. Ou, plus précisément, par la contradiction comme concept.
Ceci demande une explication.
a- Les théories scientifiques
Nous ne reprendrons pas dans les pages prochaines tout ce que nous avons déjà avancé des sciences positives, qu’il nous suffise de remarquer qu’elles sont toutes, plus ou moins explicitement, plus ou moins programmatiquement, logicistes (pour les mathématiques), réductionnistes (pour les sciences physiques, la biologie, les sciences sociales…) Et quand certaines posent des limites à la réduction (aux sciences logiques), au moins cherchent-elles toutes à satisfaire le principe de non-contradiction, quitte à admettre axiomes et énoncés indécidables.
Le but des pages qui suivent est d’y mettre au jour la présence du mana.
a1- Les sciences physiques
Nous sommes bien sûr parfaitement incompétents pour juger ici des théories fondamentales de la physique. Ce qui ne doit pas nous freiner dans notre effort d’interprétation.
La Théorie de la relativité générale, nous l’avons évoqué, pose au principe une loi d’équivalence entre deux termes primitifs, qu’elle prétend vraie de son objet (ici la matière physique), d’une vérité universelle, c’est-à-dire pour n’importe quel lieu de l’espace ou du temps. On nous reprochera peut-être de négliger d’emblée les questions soulevées par la physique quantique. Trois réponses rapides. Un, le domaine concerné est limité à des objets très légers et très rapides (photons, neutrinos…), ce qui ne remet pas en cause la robustesse des théories classiques, aux niveaux méso- et macroscopiques. Deux, certes, les phénomènes surprenants rencontrés lors des expériences d’Aspect ou de Young, par exemple, supposent une explication que la théorie classique ne fournit pas. Mais, ici, nous pouvons avancer le même argument que pour la vérité de lois statistiques, qui sont assurément établies sur des grands nombres, bien qu’assumant des résultats aberrants sur des échantillons restreints. Trois, il se peut en effet qu’une loi plus générale, qui se vérifierait à tous les niveaux, micro- et macroscopiques, de la matière voie le jour : les remarques qui suivent ne sauraient y être sensibles.
La théorie de la relativité pose trois termes dans les relations suivantes :
E=mc²
Remarquons que c est une constante, qui correspond à la vitesse de la lumière se propageant dans le vide.
C=2,997 924 58 × 108 m/s, donc
c² =9 × 1016 m² s-2 (environ).
Nous pouvons donc aisément supprimer c de l’équation. Il suffit pour cela de déterminer conventionnellement une unité de masse U, telle que
U=9 × 1016 kg
pour obtenir, exprimé dans cette unité
E=m
On obtient le même résultat en posant une équivalence entre unité d’énergie (joule) et unité de masse (kg).
L’important ici est de remarquer que cette formule exprime en réalité une contradiction. Contradiction qui n’apparaît pas immédiatement. En effet, si énergie et masse étaient deux noms pour désigner la même chose, la même réalité, si ces deux noms avaient même référence, les deux noms pourraient, simpliciter, se substituer l’un à l’autre, et conventionnellement l’un pourrait disparaître entièrement des calculs et exposés théoriques. L’identité serait triviale, au fond, tautologique, analytique, et n’apprendrait rien. Pour que E = m dise quelque chose du monde physique il faut que ces deux concepts appréhendent des réalités différentes. Quelles soient radicalement phénoménalement autres l’une de l’autre. Quelles soient deux objets distincts de la connaissance. Ainsi l’identité n’est plus triviale. Elle exprime comme comme structure logique profonde
A≡┐A
c’est-à-dire une contradiction.
On nous objectera peut-être que nous confondons réalité et objet de la connaissance. Un kantien dirait : entre chose en soi et phénomène. Phénomène qui serait seul connaissable. Il est en effet tout à fait clair que la matière, qui est l’objet des sciences physiques, n’est pas directement articulé dans les exposés et calculs qu’elle produit. Il n’existe pas de concept μ (μ pour désigner la matière) tel que μ R C (C concept quelconque). Ce, parce qu’alors il serait supposé que C appartienne aux concepts de la physique, et donc que μ, le definiendum, réapparaisse dans son definiens. Ce que ces sciences, dans leur logique (parfaitement légitime ici) refuserait. Nous disons donc que, si E et m sont des termes primitifs de la théorie de la relativité générale, μ en est le terme archi-primitif. Le terme qui n’entre même pas dans le langage de la physique, donc terme qui n’a pas de dénotation particulière, qui dénote à la fois tout et rien, mais qui est le dénoté absolu, la référence, ce qui est visé par la théorie prise dans son ensemble, comme un seul signifiant. Après tout, une théorie est une vision (une procession), parlante, signifiante, qui ici parle de cet objet unique, son objet, la matière. Qui lui-même, par retour, est ce signifiant maître dont nous nous entretenons dans cette partie, le mana, le signifiant sans signification. Ce terme ultime, la matière, que nous rapportons ici par le symbole μ, ne peut évidemment pas être élevé, dans ces sciences, au concept : il faudrait pour cela qu’il puisse s’articuler à leur langage. Ce terme est donc posé hors langage. Il ne peut être qu’un mot qu’on emploi dans les couloirs des laboratoires, en aparté, un terme supposé, mais inarticulable, un terme privé, le fin mot de la chose qui occupe les physiciens, qui en désignerait la réalité tout entière. Réalité, redisons-le encore une fois, réalité hors langage, donc réalité qui ne parle pas, réalité insignifiante en soi, parce qu’elle n’appelle qu’à tout signifier.
Précisons.
Car μ n’est pas posé dans le langage de la physique, ce dernier est simplement supposé, Il en est le trou (dirait Lacan), la béance, le dieu obscur, l’idole qui ne parle pas. Mais ce, uniquement pour le langage de la physique, qui ne peut, suivant sa logique, en introduire le terme. Mais, pour la méta-physique, qui elle peut légitimement l’introduire, le poser, l’articuler, il n’en est évidemment plus de même. Et soudain la contradiction apparaît.
Reprenons.
La physique se borne, dans son analyse, a poser le rapport d’équivalence de deux termes primitifs. Elle pose
E=m.
La contradiction n’apparaît pas. En termes frégéens, nous dirions ceci : la matière (μ) est la dénotation commune, identique, à la fois de E et de m. Ce que nous posons formellement, comme nous l’avons fait au tout début du chapitre 1 à propos de Hespérus et de Phosphorus :
E≡m
↓ ↓
μ μ
et nous ajouterions que E et m sont des guises différentes, appréhendant la même réalité, mais par des phénomènes (expérimentaux) différents : Frege dirait qu’ils ont des sens différents, tout en ayant même dénotation. Ceci, parce que l’expérience du phénomène d’énergie n’est pas la même que l’expérience du phénomène de masse. Nous avons, distincts quoi que dépendants (ce que la métaphysique analytique appelle aujourd’hui holisme local) deux objets de connaissance. Ce qui correspond très exactement à ce que Frege appelle le sens. Le sens désigne chez lui (et certainement pas pour nous) la manière dont un terme se rapporte à la réalité (l’objet) qu’il dénote, le mode de sa donation. Voici l’exemple qu’il en donne :
« Si l’on admet que le signe «a» se distingue du signe «b» en tant qu’objet seulement (ici, par la seule forme) et non en tant que signe, en tant qu’il désigne quelque chose, alors la valeur de connaissance de a=a serait essentiellement identique à celle de a=b, à supposer que la proposition a=b soit vraie. On ne saurait les distinguer que si la différence des signes correspond à une différence dans la manière dont l’objet désigné est donné. Soit a, b, c, les droites joignant les sommets d’un triangle aux milieux des côtés opposés. Le point d’intersection de a et de b est le même que le point d’intersection de b et de c. Nous avons diverses désignations pour le même point et ces noms («point d’intersection de a et b», «point d’intersection de b et c») indiquent en même temps la manière dont ce point est donné. Par suite, la proposition contient une connaissance effective3. »
Ainsi, E et m dénotent la même chose, mais sous des modes expérimentaux différents. Ce que le signe de l’identité indique dans
E≡m
Par le signe de l’égalité,
E=m
l’expression indique que leurs grandeurs sont identiques.
Dans les deux cas, il s’agit d’exprimer le fait que les deux termes sont substituables, salva veritate. La première expression est ontologique, elle dit que ces deux noms sont deux noms pour une même chose. La deuxième est arithmétique, elle dit que les deux noms (ou ici les deux signes algébriques) sont indifférents dans le calcul, car elles engagent les mêmes grandeurs.
Les deux termes dans le langage de la physique correspondent à deux objets de la connaissance (des sciences physiques). En termes kantiens ils désignent des phénomènes du connaissable, la chose en soi (la matière, ici μ) est rejetée hors de sa sphère, de son domaine de législation. L’expression est alors une synthèse.
Aussi, une telle identité entre termes primitifs assure la consistance du système, sans laquelle celui-ci verserait (au mieux, si dans son déploiement aucune contradiction n’apparaît) dans un simple jeu conventionnel entre termes vides. Les termes primitifs visent un objet, défini dans un métalangage. Ici la matière, exprimée dans le langage de la méta-physique. Ce système, outre sa consistance, est cohérent si en plus il est non contradictoire dans l’ensemble des opérations qu’il permet.
La contradiction, donc, apparaît en propre et légitimement cette fois, dès lors que nous introduisons le terme achi-primitif, ici μ, et que nous posons
∃ μ tel que (μ ≡ E) ∧ (μ ≡ m)
ou, dans la forme que nous adoptons :
matière : énergie/masse.
C’est donc bien et seulement dans le langage de la méta-physique4 que le terme (matière) est élevé au concept, et donc reçoit sa réalité contradictoire.
Notons enfin qu’il nous semble que la même étude pourrait être menée s’agissant de la lumière au niveau quantique, comme onde et comme corpuscule.
Maintenant, il nous faut circonscrire notre propos.
Notre effort ici, et nous allons le poursuivre jusqu’à la fin de ce chapitre, consiste à montrer qu’il existe dans tout langage, au moins un terme répondant exactement de la forme qui réalise notre thèse, c’est-à-dire, recevant pour définition deux termes autres l’un de l’autre, deux termes contradictoires. Du moins, pourvu que ce langage ait un objet. Car il est toujours possible de produire un langage non contradictoire : simplement, il sera dès lors incohérent, et ne portera sur rien. Car, nous aurons l’occasion de le redire et de le repréciser au chapitre suivant, pour qu’un langage porte effectivement sur quelque chose, il faut que cette chose ne puisse entièrement se réduire analytiquement dans les termes mêmes de ce langage. Pour se faire rapidement une idée de ce que pourrait être un tel langage, apportons deux fictions, au fond pas si fictionnelles que ça : Aldebert est un explorateur enlevé par une tribu, dont il ne connaît pas la langue. Enfermé dans une prison avec trois membres de cette tribu, il apprend peu à peu, des mois durant, le fonctionnement de cette langue, il devient capable d’échanger, c’est-à-dire de produire des phrases qui sans doute font sens pour ses codétenus, mais ce, sans en faire aucun usage pratique (dans la cellule on ne fait rien). Cette langue sera absolument dépourvue de sens pour Aldebert, les mots de simples signes, dont il aura appris les règles d’usage, non en contexte réel (dire Ça va devant une mine inquiète etc.), mais en simple contexte d’élocution (dire Ça va après la locution Comment vas-tu ?) Le bavardage infini entre Chilpéric, Radegonde et Sigismond, retraités parfaitement oisifs, sur un banc public, devisant à longueur d’années, pourrait nous fournir un autre exemple. Des mots appellent des mots sans qu’aucun jamais n’appelle réflexion, sans que jamais le sens d’aucun vienne travailler l’un des interlocuteurs, sans qu’aucun, jamais, n’appelle problématiquement et également deux mots (contradictoires) à l’esprit, sans qu’aucun ne soit, disons-le comme ça, polysémique. Dans ce cas, dès que, le matin, un premier mot, au hasard, est prononcé (par exemple le dernier prononcé la veille), celui-ci entraîne les autres en chaînes continues. Bien sûr, un langage n’est jamais une simple chaîne continue de termes, encore moins une chaîne simplement circulaire. Nous n’aurions affaire qu’à une séquence répétitive de signes, où n’entrerait aucun jeu. Or la présence détectée de jeu est indispensable à la caractérisation d’un langage comme tel. Introduisons donc du jeu. Mais un jeu définitivement inessentiel, comme simple possibilité : un jeu existentiellement indifférent. Par exemple, après tel mot ou telle séquence de mots, radegonde peut enchaîner de plusieurs manières, elle puise indifféremment (sans rien qui l’engage, sans conséquences) dans une liste mentale déjà là, déjà prête. Il y aura donc bien jeu de langage, usage d’une langue, qu’ils seraient compétents, dans cette même langue, pour décrire : elle serait cependant essentiellement insignifiante. De tels langages seraient purement nominaux, réduits à un ensemble de noms et de règles d’usage, soit de possibilités de référer les uns aux autres, sans rencontrer de choses, comme signifiants ou comme significations. Le modèle absolu à nos yeux de tels langages est le code de la route (car ils sont en fait un simple codage). Ulric est un conducteur consciencieux, inquiet, qui n’oserait s’aventurer en dehors de celui-ci, Ulric est ainsi condamné à circuler éternellement sur les routes du monde en parcourant des possibles.
Écartons donc ceux-ci.
Il reste à nos yeux deux types de langages. Tous deux possédant au moins un terme contradictoire ; un terme que nous appellerons proprement signifiant. Et appelons, pour les distinguer, l’un, langage à mana, l’autre, langage poétique. Nous avons donc, structurellement, trois types de langages, dans leurs rapports au signifiant :
- le langage insignifiant ;
- le langage à mana ;
- le langage poétique.
Notre propos au chapitre prochain se concentrera sur le langage poétique ; Nous l’appelons ainsi car il est en propre celui des poètes, pour qui, s’il est grand poète, tout terme est signifiant, parlant, problématique. Tout terme inspire toute sa langue, pensons à Hugo, à Rimbaud, pensons à Mallarmé. Mais il est aussi, extensionnellement, celui des peintres, que toute la palette travaille. Le rose, le bleu, pensons à Picasso. Il est enfin celui de tous les arts.Y compris, ultimement, celui de la philosophie et du philosophe, pour qui tout terme est élevable au concept. Et pour qui donc chacun a sa portée existentielle, contradictoire, sa portée égale, qui porte en son sein tout le langage où se rassemble la sagesse humaine.
Mais laissons ça pour le moment.
Reste donc le langage à mana. Langage à mana qui possède bien sa chose. Ou, mieux, qui est possédé par sa chose. Langage dont la chose est la clé. On dira que ce langage est harmonique. Sa clé est le « signifiant flottant » qui l’appelle, le structure, le dirige, l’ordonne sans plus de contradiction. Le langage de la physique est un tel langage. Seule la matière est proprement signifiante pour le physicien. Seule la matière est parlante, l’interroge, le travaille, le guide dans son investigation. Mentionnons au passage une difficulté à nos yeux : nous employons ici le mot matière. Il n’est en fait pas du tout certain que ce soit là le vrai objet des sciences physiques. Nous avions pensé, au moment où nous lisions Poincaré, songeant aussi à des exemples fournit par Kant (tous les corps sont pesants, tous les corps sont étendus…), à celui de corps, que nous avons écarté. Car, pour la physique, le corps est un composé (de matière, d’antimatière, de vide…), non un terme primitif. Le seul fait que le terme matière soit articulable dans la théorie, justement opposé à antimatière et à vide, nous conduit à l’exclure comme le meilleur candidat. Nous aurions pu, puisque nous visons ce que les modernes appelaient la substance étendue, choisir le terme espace. Mais, souligne ainsi Poincaré dans La science et l’hypothèse (chapitre six), l’espace n’est pas l’objet des théories physiques, il n’en est que le contenant, posé a priori et conventionnellement, déterminé en trois dimensions pour des raisons pratiques, avantageuses pour la simplicité du calcul. Son vrai savoir, lui, porte sur le contenu, sur les corps, dit-il, contenus dans cette espace (d’où, au passage, la définition de Juranville de la physique, comme savoir du contenu). Peut-être nous faudrait-il donc simplement dire que les sciences physiques ont pour unique signifiant la physique, la chose physique.
On nous reprochera peut-être immédiatement ceci : que la physique, que le monde physique, ou la chose saisie par son physique, ne fait pas partie du tout du langage, il est hors langage, il est ce dont parle le langage. Telle est par exemple la position explicite des empiristes. Le mot est pour la chose. Mais ce serait ignorer ce que nous entendons par langage.
Nous défendons l’idée que le langage, que tout langage est d’abord matériel, qu’il est toujours d’abord la chose telle qu’elle se présente objectivement, c’est-à-dire telle qu’elle s’offre gracieusement à l’usage, au jeu. Parler, entrer dans le langage effectif, c’est user, jouer avec ce qui nous tombe sous la main. C’est faire for et da devant une balle qui roule sous un lit, c’est manipuler des trucs et des machins devant soi, sous ses yeux et sous les yeux de l’autre, des autres, et finalement, quand on est universitaire et qu’on vise l’universel, de tous les autres, passés, présents, à venir. Tout vrai langage, à la différence du langage que nous avons appelé insignifiant, est symptomatiquement indexical. C’est-à-dire qu’il nécessite, pour faire sens, pour s’ancrer dans le réel, qu’on y emploie des terme démonstratifs ou autres tels qu’ils se caractérisent par leur sensibilité dénotationnelle au contexte d’énonciation. Je, aujourd’hui, ceci, ne visent pas les mêmes réalités selon les situations. Pour autant, les termes (en langage frégéens) gardent le même sens. Ils indiquent toujours identiquement la manière d’en user. Par exemple je dénote le locuteur qui qu’il soit (le sens est la manière de dénoter chez Frege). Nous pensons donc que la matière, disons, pour parler ontologie, la substance étendue, le contenu de l’espace, est pour le physicien ce qui interroge et ce qui est interrogé. Que la chose physique soit signifiante pour lui veut dire qu’elle intervient matériellement comme faisant partie de son langage. Impossible de faire autrement en physique, pour rapporter une expérience, que de dire « ceci est Saturne », en montrant l’image matérielle qui se forme dans la lunette. Et de décrire, pour s’ancrer réellement dans son contexte matériel correctement orienté, la lunette, sa position exacte dans la pièce, la pièce dans le bâtiment et le bâtiment dans telle ville, nommément. Seulement, à partir de là, le baptême accompli, la connaissance de Saturne peut-elle alors se poursuivre en n’en trimbalant que le mot, et plus l’expérience tout entière, bien trop encombrante. Ainsi le mot (Saturne, électron ou boson de Higgs) garde-t-il toujours, après baptême et par ce baptême, un rapport indexical au réel, qu’il encapsule, et dont il importe essentiellement de ne jamais oublier la trace fondatrice. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet aspect essentiel du langage. Notons immédiatement que tout vrai terme, tout vrai concept pour le philosophe, est toujours lui aussi indexical.
Que voulons-nous dire ?
Qu’il s’agisse de la peur, du pouvoir, de la liberté ou de la physique, il est chaque fois nécessaire, pour en parler, pour en ranimer le pouvoir signifiant, de se rapporter à la situation même où ce terme a surgi avec son sens, comme faisant sens. Du moins, d’abord, faut-il se rapporter au lieu où le nom fut associé baptismalement à la situation, et où le nom reçut son pouvoir signifiant, où toujours, au fond, il se tient ; d’où, éternellement il parle. Aldegonde, devant son jury, a tremblé : elle a reconnu la peur ; la peur, le mot peur, est donc indexical : il nécessite, pour faire sens, mais avant tout pour être d’un emploi poétique, que depuis lui on redescende au lieu où le nom se fit un nom. Le langage, donc, est toujours matériel, objectif, sous la main de chacun qui existe.
Le caractère du langage insignifiant, notons-le au passage, est justement de n’être absolument pas indexical. Il flotte entièrement, dérive sans attache au réel. On nous objectera peut-être que Ulris s’oriente grâce à des panneaux de signalisation placés en situation, qu’on lit différemment s’ils sont placés à sa droite ou à sa gauche. Certes, mais l’important est que l’acte baptismal n’ait pas eut lieu sur le terrain, mais dans une salle de cours, devant un vidéoprojecteur, où il apprit son code ; autre chose serait, par exemple, d’apprendre que tel virage est dangereux, non pas parce qu’un panneau venait d’en indiquer la présence, mais parce que les pneus arrière Michelin 235/40R18 95Y Pilot Sport 4 S XL de son véhicule y avaient perdu leur adhérence. Alors seulement, ce virage-ci se rappellerait longtemps à son souvenir comme ce que veut dire un virage dangereux.
Les sciences physiques possèdent donc bien un signifiant, dont le nom, la physique, n’est pas qu’un nom, mais une chose, qui guide l’expérience. Le langage des physiciens, parce qu’il est inspiré par la réalité physique, contradictoire (toute réalité apparaît comme contradictoire, impossible), possède un vrai concept, parlant, comme parle tout vrai concept, élevable à la température d’un dieu.
Le mot physique, pour le physicien, parle.
Et le physicien avec ce mot de parler.
Seulement, le physicien ne possède en propre que ce mot, qui soit réellement signifiant. Tous les autres après cela s’ordonnent à partir de lui. Ce sont des termes secondaires qui n’existent que sous la forme de rapports, sans réalité, sans vérité propres. Reprenons notre formule, légèrement modifiée :
physique : énergie/masse
Tout irait autrement, le langage de la physique commencerait son aventure poétique si les termes d’énergie et de masse étaient eux-mêmes rapportés à une expérience cruciale, baptismale, qui en feraient des noms proprement parlants (signifiants). S’ils existaient indépendamment de l’expérience physique. Si en leur nom se ramassait leur réalité de chose, qu’il (le nom) dirait objectivement en se définissant à son tour par deux mots, qui seraient deux réalités. Si par exemple énergie se définissait, se saisissait à son tour objectivement comme
énergie : puissance/acte5
par exemple.
Ou par tout ceci et cela.
Du moment, bien sûr, que ceci et cela aient encore et à leur tour des réalités.
Et du moment, encore et enfin, qu’à un certain moment de l’analyse, un certain ceci ou un certain cela s’appelle récursivement physique.
Tous caractères qui appartiennent en propre au langage poétique, que nous présenterons plus largement au chapitre suivant.
Mais, tel n’est pas le cas du langage des sciences physiques. Il y a bien dans la formule principielle trace d’une expérience fondamentalement contradictoire : une expérience physique peut se ressentir et se décrire entièrement comme expérience d’énergie, ou comme expérience de masse. Ce sont bien, identifiés, deux aspects, vrais et contradictoires, de la réalité physique. La substituabilité des termes dans la théorie en témoigne. Seulement, il ne s’agit que d’une équivalence de grandeurs. Ce ne sont que les grandeurs qui sont égales. Non ce qu’ils pourraient exprimer en propre. Ainsi, en termes d’énergie ou de masse, c’est toujours le même tableau qui est représenté.
Qui est le tableau de la chose.
Dont les termes secondaires n’indiquent que les proportions. Poincaré l’énonce ainsi :
« On dit souvent que nous projetons dans l’espace géométrique les objets de notre perception externe ; que nous les « localisons ».
Cela a−t−il un sens et quel sens cela a−t−il ?
Cela veut−il dire que nous nous représentons les objets extérieurs dans l’espace géométrique ?
Nos représentations ne sont que la reproduction de nos sensations, elles ne peuvent donc se ranger que dans le même cadre qu’elles, c’est−à−dire dans l’espace représentatif.
Il nous est aussi impossible de nous représenter les corps extérieurs dans l’espace géométrique, qu’il est impossible à un peintre de peindre, sur un tableau plan, des objets avec leurs trois dimensions.
L’espace représentatif n’est qu’une image de l’espace géométrique, image déformée par une sorte de perspective, et nous ne pouvons nous représenter les objets qu’en les pliant aux lois de cette perspective.
Nous ne nous représentons donc pas les corps extérieurs dans l’espace géométrique, mais nous raisonnons sur ces corps, comme s’ils étaient situés dans l’espace géométrique6. »
Notons immédiatement que si les sciences physiques tentent depuis toujours de représenter la réalité physique, c’est parce que, et c’est là que nous voulons en venir, la chose physique, la chose comme physique, appelle et dicte ce discours.
Physique comme le mana. Où la représentation en question est hallucination, signifiance totale, sidérante.
Signifiant qui dicte tout, et d’abord le discours du physicien.
Mais, signifiant tout, il ne signifie rien. Il ne dirige pas à lui seul vers d’autres signifiants. Il est le signifiant-maître qui écrase la réalité, qui ne porte qu’un nom. Nom unique qui, élevé à l’incandescence du dieu obscur, sans autre, règne.
Ou tente de régner.
Ou règne effectivement sur les esprits qui se sont laissés subjugués.
Mais, c’est aussi notre thèse, règne toujours seulement partiel chez l’existant, qui est toujours en même temps appelé à prendre la parole autrement.
D’où, et c’est heureux, et c’est espérant, le grand trouble dont souffrent les esprits troublés par le discours de la physique. Sans troubles, sans symptômes, ils n’existeraient tout simplement pas, ils seraient dissous dans leur discours.
La physique, comme les autres sciences positives, est donc langage à mana.
1M. Codrington , The Melanesians, p. 119 et suiv., p. 191 et suiv.
2« Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », préface à Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss, PUF, Paris, 1950.
3Frege (G), « Sens et dénotation », in Écrits logiques et philosophiques, « L’ordre philosophique », Éditions du Seuil, 1971, p.103.
4Justifions cette graphie : par méta-physique nous voulons simplement distinguer un langage qui passe outre le langage simplement consistant, celui d’une science positive, nous visons un langage a consistance forte, c’est-à-dire un langage dont chaque terme peut être élevé au concept et possède donc une réalité contradictoire. Au fond, nous désignons par là la philosophie, celle dont tout ce travail cherche à montrer la logique. Méta-physique à distinguer de ce que nous appelons habituellement métaphysique, en un seul mot.
5Le choix des termes est ici fantaisiste.
6Poincaré (H), La science et l’hypothèse, Champs Flammarion, 1999, p.82.