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Faux inconscient

Faux inconscient

Il est d’usage d’attribuer la découverte de l’inconscient à Freud. Il ne vient à l’idée de personne, ni à Lacan ni à Jung, ni même à ses détracteurs, d’en contester la paternité.

Et Juranville ne fait pas autrement.

Il rappelle sans cesse la rupture essentielle que constitue à ses yeux l’affirmation de l’inconscient par Freud, son fait historique, qui ouvre une époque. Pourtant la chose n’est pas si simple et une confusion se loge au sein de cette apparente unanimité. Confusion que Juranville lui-même ne débrouille pas explicitement, et que nous pensons utile de dissiper.

Reprenons.

Couramment, quand un petit à l’école appelle par mégarde son maître « Papa » nous disons que c’est un acte inconscient. Couramment, quand le patient dit ce qui lui vient spontanément à l’esprit, sans réfléchir, nous disons de ce dire qu’il possède des motifs inconscients. Quand Picasso peint, nous disons volontiers de ses couleurs, de ses motifs récurrents, qu’ils s’originent de son inconscient. Dans tous ces cas il est commun de parler d’inconscient. Pourtant, une certaine lecture de la philosophie de Juranville nous conduit à opérer une distinction essentielle. Pour nous expliquer prenons un exemple tiré d’un texte de Freud de 1925, La négation. Le patient, à qui Freud propose de dire ce qui lui vient spontanément à l’esprit, dit : « Je pense à une femme, ce n’est pas ma mère ». Freud ajoute aussitôt à part lui : « C’est donc sa mère ». Nous devons donc distinguer trois temps. Dans le premier apparaît une certaine femme. Dans le deuxième le patient associe cette femme à sa mère. Nous supposons alors, même si Freud ne le dit pas expressément dans ce texte-ci, que cette pensée étant insupportable, il la suppose, par transfert, la pensée de l’analyste lui-même. Le patient se dit : « À tous les coups le psy va interpréter cette femme comme étant ma mère, mais non, il se trompe, et je tiens d’ailleurs à le détromper immédiatement ». Ou bien, plus simplement, l’image de sa mère est niée et remplacée par une autre. D’où le troisième temps. Il est tout à fait correct d’affirmer que ces trois temps relèvent de processus inconscients. Toutefois, analysons. Le premier temps est constitué de l’apparition d’une certaine pensée ; la pensée d’une femme. Pensée qui surgit, « imprévisiblement », selon l’expression juranvillienne. Pensée qui a un sens (la suite le confirme), et une vérité, certes partiels. Sens et vérité qui définissent l’inconscient chez Juranville. Pas de problème jusqu’ici. Ensuite le deuxième temps. Le patient fait le travail. Il laisse venir métonymiquement le sens de cette apparition. Par association d’idées. L’image entrevue évoque d’abord « une femme », puis, par substitution de significations, sa mère. Nous suivons ici la définition et le processus de la métonymie1. Le travail ici réalisé, vrai travail, conduit heureusement d’une vérité et d’un sens partiels à une vérité et un sens totaux. On est passé de la partie au tout (selon la définition habituelle de la métonymie). Heureux travail inconscient, d’un vrai inconscient. Maintenant le troisième temps. Le patient rejette ce sens et cette vérité. « Ce ne peut pas être ma mère ». C’est ici qu’intervient un déplacement. Cette pensée insupportable, la pensée de sa mère, il l’attribue au psychanalyste. Il se dit : « Je viens de parler d’une femme, alors forcément, pour lui, avec sa théorie de l’Œdipe, il va penser que c’est ma mère ». Ou bien, plus simplement, à l’image de la mère est substituée l’image d’une autre femme, qui n’est pas sa mère. Ainsi, ou bien l’image est préservée dans sa vérité (c’est sa mère), mais attribuée à un autre, un faux autre (donc détournée de son sens), ou autre faux, celui en l’occurrence à la figure surmoïque (le psy). Ou bien l’image est correctement auto-attribuée (vrai autre et donc sens vrai), mais barrée dans son identité, dans sa vérité). Dans les deux cas une opération inconsciente a bien lieu, qui est au fond la même. Il s’agit d’une substitution qui suit un ordre inconscient. Et cet ordre est l’ordre intimé, surmoïquement, de substituer de telle sorte que, ou bien le sens soit faussé, ou bien la vérité soit faussée (fausse vérité). La conséquence, pour le dire formellement, est que l’inconscient dont procède pareil processus est lui-même faux. En effet, l’inconscient étant défini comme sens et vérité, il suffit que soit faussé l’un des termes pour fausser le definiendum lui-même. Ainsi, le troisième temps suit l’ordre d’un faux inconscient. D’un inconscient certes (le sujet n’a pas conscience de ce qui se joue à ce moment-là précisément) ; mais d’un inconscient dont il a été lui-même le producteur indirect. Qui relève tout de même, à un moment ou à un autre de son histoire, de sa liberté (et donc, irréfutablement, à un moment ou à un autre, dans la lumière de sa conscience2). C’est l’inconscient produit par le faux autre que le sujet s’est construit. C’est, pour le dire autrement, l’ordre intimé par la parole mauvaise du mal qu’on s’est inventé (le mal n’étant jamais que l’invention des hommes, mal imaginaire, n’existant nullement en dehors de ceux qui se le fabrique, faux mal toujours, mal sans vérité, mal relatif, « qui peut néanmoins avoir des conséquences bien réelles3 »).

Il y a donc supposé, chez Juranville, deux inconscients, un vrai et un faux. Un vrai qui, pour le dire vite et laïquement, est la présence de l’autre en chacun, comme autre de sa conscience et son identité véritable, son appel au devenir de l’identité vraie, autre comme parole vraie. C’est, religieusement dit, le signe toujours là de la présence du Christ en chacun. Pro-position de l’altérité (le sens est position de l’altérité). Pro-position qui est dans notre exemple le surgissement de l’image de la femme, pro-position de sens qui est à accueillir et à laisser se déployer. Et un faux inconscient qui n’est que l’effet de sens (faux évidemment) que produit l’autre faux, inventé, fabriqué, toujours surmoïque, aux intentions mauvaises.

Cette distinction, fondamentale à nos yeux, est pourtant inexistante chez Freud et Lacan : l’inconscient est toujours supposé mauvais, pathologique chez le premier, et toujours bon et libérateur chez le second.

Dans la première topique, le matériel inconscient n’est pas en propre l’inconscient lui-même. Ce matériel peut et a une vérité. Si la pensée : « Je voudrais coucher avec ma maman » décrit sans nulle doute une réalité chez le patient, ce qui est proprement dynamique dans l’inconscient, et qui est son identité pour Freud, ce sont les processus, de refoulement, de déni ou de forclusion. Ce sont aussi et ensuite les mécanismes de résistance, déformations par déplacement ou condensation etc. Inconscient mauvais donc, fuyant sans cesse la vérité. La deuxième topique, centrée sur l’identité du sujet, ne donne vérité qu’au moi et à sa conscience. Le reste est inconscience et fausse identité, identité illusoire du sujet.

Quand Freud oppose principe de plaisir et principe de réalité, le principe de plaisir est toujours d’abord pulsionnel, inconscient et tourné vers soi, au fond asocial, anticivilisationnel et morbide. Le plaisir est « petite mort » et pulsion de mort, ce dont il faut se libérer en en prenant conscience, ce qu’il faut « réaliser », ramener à sa réalité consciente, suivant le principe de réalité. Ajoutons que là se libérerait la saine « pulsion de vie », cet allant qui nous pousserait vers les autres, vers la vie sociale, avec ses projets, ses amitiés et ses amours.

Lacan renverse la perspective. L’inconscient est ce à quoi il est attendu que le patient s’identifie. Là réside sa véritable identité existentielle. S’identifier à la parole surgissante, telle qu’elle vient vient spontanément. D’où son idée que l’acte manqué est une parole réussie. Lacan n’est tout de même pas assez naïf pour croire que tout ce qui est spontané et irréfléchi est bon, juste et vrai. Toutefois, il n’y a de vérité à ses yeux que dans un laisser être. Le discours insistant, maîtrisé, qui se veut sans cesse conscience et donc répétant ou prolongeant l’identité passée est pour lui sans vérité. Et n’a donc pas de sens parce que pas d’autre vrai depuis lequel il existerait vraiment. Chez Lacan c’est la conscience, disons la conscience commune, celle qui se maintient dans la continuité de l’identité imaginaire, qui est toujours fausse, morbide et insensée. La conscience chez Lacan est de l’ordre du symptôme. Une histoire de surface et de superficialité, l’immédiate répétition du même, la marque d’un continuum, bref le nœud jouissant où sont fermement nouées les trois instances RSI. La conscience, comme le symptôme, est une tenue, ce qu’on tient et à quoi l’on tient. La conscience est saisie et saisissante, comme le symptôme. Au fond, il semble que pour lui la conscience est le bord subjectif du symptôme. Serait-ce tordre la pensée de Lacan que de conclure qu’il n’y a chez lui et pour lui qu’une vérité inconsciente, que seul l’inconscient est lieu de vérité, et qu’il n’y a conséquemment pas d’inconscient faux ? Et que la conscience n’est jamais qu’illusion, semblant ?

De même pour les détracteurs de l’inconscient et de la psychanalyse. Pour eux, ou bien l’inconscient est simplement ce dont on n’a pas conscience (pensons à toutes les philosophies, monistes physicalistes, adossées aux sciences positives, mais aussi au pan-psychisme de Leibniz) il est le voile épistémique couvrant la part de la représentation totale et correcte du monde, la part aveugle du savoir restant à gagner ; ou bien elle est l’autre face de l’être, l’action bruissante du monde et de la nature, l’action souterraine de l’environnement, du corps propre et des mécanismes neuronaux, le versant objectif de l’être, par opposition au flux intentionnel de la conscience, dans sa phénoménalité. Pour ceux-là, monistes ontologiques et dualistes des propriétés, l’inconscient ne peut avoir aucun sens. Ainsi pour tous ceux-là il ne saurait y avoir d’intérêt à articuler l’inconscient à la vérité.

Seule la philosophie de Juranville, donc, permet de la faire.

Elle nous y invite d’abord formellement par la méthode. D’abord parce que chaque concept, a priori, peut être approché de n’importe quel autre. Donc aussi bien l’inconscient de la vérité. Ensuite parce que, s’il n’introduit pas en propre l’idée d’un inconscient faux, il évoque très souvent celle d’un autre absolu faux.

1Métonymie : signification/non-signification.

2Conscience : liberté/sens.

3Cf à ce sujet PSE1, chap. 10, p. 165.

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