L’Autre absolu faux
Lors de l’alliance sur le Sinaï Dieu avait été très clair dans les termes : pas d’autres dieux, pas d’idoles. Tout cela gravé dans la pierre, en tête des commandements. Mais Moïse resta quarante jours1 sur le mont et le peuple impatienté finit par demander et se fit faire par les mains d’Aaron une statue d’or en forme de veau. Ils adorèrent le veau d’or.
On trouve à propos des idoles dans le texte de la Bible ce verbe, fabriquer, que Juranville reprend volontiers.
« Et violence exercée prétenduement par amour pour le dieu. Pour l’idole quelle qu’elle soit. Pour le dieu obscur des religions traditionnelles, ou pour le mythe suprème des idéologies contemporaines (le Parti, la Race, l’Etat, les Masses populaires, voire l’Humanité elle-même). Pour l’Autre absolu faux qu’on se fabrique […] » La philosophie comme savoir de l’existence, t.1, l’Altérité, p.47
l’Autre absolu faux est une formule qu’on retrouve partout dans l’oeuvre, dans chaque article, dans chaque analyse. C’est donc une notion capitale, où s’arrête l’existant dans son affrontement à l’existence.
Déjà Platon dans son mythe de la caverne eut cette vision extraordinaire de ce que serait la télévision.
Quand Juranville dans les années quatre-vingt dix donna pour sujet à ses étudiants Le monde a-t-il besoin de moi ? L’Autre absolu faux était déjà derrière la question. Par exemple, celui qui réduit le monde au monde physique, ne voit pas de différence essentielle à se le représenter avec lui dedans ou non. Ce monde, dans son déterminisme, est indifférent à vos présence et existence. D’ailleurs exister dans ce tour d’esprit, c’est un certain état des choses, parmi d’autres. Ce monde n’a évidemment pas besoin de moi. Celui qui, comme les caverneux de Platon, se contente de regarder le monde à la télévision, celui-là non plus ne croit pas que le monde a besoin de lui, sinon pour produire et consommer, ce qui au fond l’indifférencie comme producteur et consommateur. On pourrait penser que celui qui occupe une place enviée dans le monde, celui-là croirait que le monde a besoin de lui. Malheureusement beaucoup des places qu’on occupe dans le monde, mêmes honorifiques, sont indifférentes à la personnalité de ceux qui les occupent. Peu de places au fond sont occupées par des personnes dont on peut dire que sans eux les choses ne seraient pas ce qu’elles sont. Ceux qu’on appelle les grands hommes, les hommes historiques, politiques, poètes ou philosophes. Ceux-là vivent, comme dirait Hugo. Les autres, hélas, imaginent que le monde n’a pas besoin d’eux, que le monde ne les désire pas et qu’au mieux il les accepte qu’à la condition qu’ils se conforment à ce qu’ils croient qu’il attend d’eux. Ceux-là se font une idée du monde qui s’étend identiquement temporellement qu’il s’étend spatialement. Ou alors ceux-là pensent qu’il y a des élus, des hommes marqués favorablement par le destin, qui occupent naturellement, c’est-à-dire sans plus d’effort qu’ils n’en produisent eux-mêmes, les places qu’ils ont atteintes. Et qu’ils ne sont eux que chair et conscience spectatrices, vouées à en constituer le décor. Ceux-là, tous ceux-là empreintent le point de vue d’un être qu’ils se sont fabriqué, un être absolu au regard panoptique, mais faux.
Comme toujours Juranville part des apports de la psychanalyse pour fonder sa philosophie. Ici l’Autre absolu faux prend modèle (socialement, répétons-le) sur ce que Freud nomme surmoi pour l’individu, pour le sujet individuel, en analyse. Le surmoi est bien une fabrication, une production de l’esprit même du sujet, qui ne signifie rien mais, en tant que cause (causerie), a des conséquences dasn la vie réelle. Le surmoi est une figure, une apparition comme forme. Ce que Derrida nomme spectre, avec son effet de visière.
1Le texte précise toujours :et quarante nuits, comme si Moïse allait refaire chaque soir son petit paquetage et redescendre dormir au bercail.