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Le catéchon et la Bonne Nouvelle

Le catéchon et la Bonne Nouvelle

De l’actualité de la philosophie

à propos d’un paradoxe dans Les cinq époques de l’histoire d’Alain Juranville

Note préliminaire

la marque la plus décisive de l’idéologie est l’idée que les hommes se rangeraient sous les concepts qu’ils revendiquent. On s’interroge sur les partisans de l’amour, les tenants de la rationalité ou les défenseurs de l’égalité. Un concept1 est moralement neutre, il n’est qu’un carrefour, une occasion, le lieu très critique pour chacun de l’entendre, bien ou mal. De le chanter ou non dans sa vérité.

Le concept qu’on va discuter ici, le catéchon, est aujourd’hui le plus souvent brandi par des groupuscules d’extrême-droite, par des millénaristes fanatiques, par des amateurs de sensations fortes à petit prix.

Nous voulons tourner vers lui un visage souriant.

Première partie

1

En première de couverture de l’avant-dernier livre d’Alain Juranville, Les cinq époques de l’histoire2, est reproduite dans une photographie la statue d’un ange souriant, baigné de douce lumière, qu’on imagine du soir. Une légende en quatrième de couverture nous indique : « L’ange souriant, cathédrale de Reims ». Ce qui nous semble à première vue une simple redondance, une plate confirmation. Sculpté entre 1236 et 1245 l’ange souriant du portique de la cathédrale de Reims est célèbre. Il fut décapité le 19 septembre 1914 lors d’un bombardement allemand, sa tête explosa en touchant le sol. Un an plus tard l’architecte Max de Sainsaulieu en rassemble les morceaux, la reconstitue, et en 1926 l’ange retrouve son sourire et la cathédrale son ange. Son ancien curé-archiprêtre Jean-Marie Guerlin dira : « Toi, l’ange au sourire, tu as bravé toutes les destructions pour devenir au milieu de nous le signe de l’espérance joyeuse et tenace : la réconciliation entre les peuples ! ». Juranville à n’en pas douter connaissait cette histoire. Nous n’en doutons pas non plus parce que nous connaissons, par lui directement, son optimisme foncier et sa confiance pleine dans les heureux dénouements à venir des fils enlacés de l’histoire des hommes. Il l’a dit et sa philosophie est emplie partout de cette espérance. Le jeu ne met pas ici sa personne en procès, mais la pensée portée par le texte et les fondements de ses raisons d’espérer.

Les cinq époques interroge l’histoire, sa structure, son sens, sa fin et le sens de sa fin. Le mouvement général du livre est diachronique, il reparcourt le temps jusqu’à nous. Il est évident qu’un tel ouvrage vise depuis son projet à déchiffrer quelque peu les temps futurs. La photo de l’ange qui préfigure le texte, s’il annonce la couleur, sera donc celle de l’espérance. De la confiance dans l’avenir.

L’ange célèbre tient quelque chose serré dans la main droite, en poing, aujourd’hui disparu, il a la tête penchée vers lui. Ce devait être la palme du martyre. Toutefois pour nous qui l’admirons aujourd’hui, elle nous semble indiquer le geste du triomphe personnel, de la rage, du contentement de soi de qui, les lèvres serrées et le poing vengeur, jubile au constat de l’épreuve surmontée, tel un sportif épuisé mais heureux à l’annonce de la victoire par le juge. C’est la récompense méritée pour qui a traversé tant d’épreuves dans les tourments de la passion. À y bien regarder le propos initial n’était pas si éloigné. L’ange est situé à gauche de l’entrée principale, dans le portail de la passion. Il accompagne saint Nicaise, évêque semi-décapité, dont il tient la gauche, et lui annonce qu’il a triomphé de ses passions et entrera au royaume de Dieu. Excellente nouvelle. Victoire personnelle. La scène raconte une histoire individuelle qui se termine bien.

Mais est-ce vraiment le propos d’Alain Juranville dans son livre. À n’en pas douter il est optimiste et il s’agit d’une histoire qui finit bien. Mais le texte vise expressément ce qu’on appelle couramment l’Histoire, avec un grand « H ». Soit l’histoire universelle.

On pourrait cependant se contenter de l’approximation, admettre qu’il ne s’agit là que d’illustrer, de « donner le ton ».

En réalité les anges souriants sont nombreux à orner la cathédrale de Reims. Si l’on observe de plus près, celui de la photo est, non le fameux ange témoin de la passion individuelle surmontée, devenu star par la Grande Guerre, mais celui situé juste en face, de l’autre côté de l’entrée de la cathédrale, côté « Visitation ». Il s’agit de l’ange Gabriel et de son annonce à Marie, dont il tient la droite. Il lui annonce « la » bonne nouvelle, ou la Bonne Nouvelle, si vous préférez. Avec des majuscules. La bonne nouvelle pour l’univers entier. Certes nous avons affaire à un ange souriant, sculpté lui aussi sur le même édifice, à Reims. Mais pas celui que nous avons coutume de désigner par l’article défini. Pas « the » ange souriant.

Encore une fois nous pourrions conclure à une simple erreur, ou à une approximation, et en rester là.

Nous pensons toutefois que le parallèle entre ces deux scènes est trop riche de sens et le jeu des lectures qu’ouvre leur mise en rapport avec le propos clé du livre trop évident pour nous en tenir à une simple analogie, ou à un à-peu-près, par ailleurs inhabituel chez l’auteur.

Restons-en pour l’instant à la Bonne Nouvelle. Le sous-titre du livre nous précise « Bréviaire logique pour la fin des temps ». Or, dans son dernier article (45), consacré justement très explicitement à la fin des temps, Juranville écrit :

« D’où la terreur dont le terrorisme menace le monde actuel. Cette terreur mènera un jour ce monde, de fait, à l’effondrement. La philosophie le sait bien : ce n’est pas parce qu’elle en aura, avec l’institution peu à peu du monde juste, retardé l’embrasement (un tel retardateur est le fameux catéchon reconnu par saint Paul et par Schmitt), que la pulsion de mort n’est pas toujours là, avec ses braises obscures, et qu’elle ne parviendra pas, dans un dernier brasier, à consumer tout ce qui est et à emporter tout dans sa nuit. »3

Cette vision de la fin des temps, avec sa terreur et son effondrement, parce qu’elle colle si peu avec l’image au sourire confiant, nous interroge. L’ange (et Juranville avec lui) se suffit-il d’un maigre « retardement » pour son contentement ? Pouvons-nous sérieusement accueillir avec douceur et ronde sérénité une vision de l’avenir de ce monde constituée d’effroi, d’embrasement, de destruction maligne et finalement de victoire des forces obscures, simplement parce qu’on en aura, en recherchant la sagesse, en l’aimant, retardé l’inéluctable venue ?

Il est vrai que la phrase suivante (« Avant que ne luise une nouvelle lumière, celle de ce que les Juifs appellent le monde futur. ») est porteuse d’espoir, sinon d’espérance. Mais ce qu’elle vise est au delà de ce monde, ne lui appartient plus et dépasse notre condition. Elle s’adresse au futur non à l’avenir.

À quoi donc sourit l’ange ? Sourit-il par-delà notre monde et ses hommes, qu’il sait voués aux affres et à la destruction, à la venue future d’une cité nouvelle ? Alors nous devons trembler. Ou bien sourit-il à l’avenir de notre monde parce qu’on aura su en retarder longtemps le désastre ? Et alors quelle maigre consolation est-ce là…

Ou alors il existe une troisième voie de lecture, beaucoup plus réjouissante. Parions que l’opposition formelle aux deux « côtés » de l’entrée de la cathédrale, entre deux bonnes nouvelles, individuelle et universelle, qu’indiquent la première et la quatrième de couverture du livre, nous fournit une clé de compréhension qui dépassera le paradoxe du sourire à la mort.

2

On lit dans Paul : « Maintenant vous savez ce qui le retient, de sorte qu’il ne se révélera qu’au temps fixé pour lui. Car le mystère d’iniquité est déjà à l’œuvre ; il suffit que soit écarté celui qui le retient à présent, et alors se révélera l’Impie, que le Seigneur fera périr par le souffle de sa bouche et détruira par l’éclat de son Avènement. » (II Thessaloniciens 2, 6-8).

Ces deux versets sont presque passés inaperçus. Ils mettent en scène, « au temps fixé » le Christ et l’Antéchrist. Ces deux « forces » sont clairement identifiées et personnifiées. Elles portent, dans la deuxième partie du texte, des noms : le Seigneur (Jésus) et l’Impie. Combat du Bien et du Mal à la fin des temps. Classique. Il existe pourtant un troisième acteur dans la scène, même s’il n’est pas nommément nommé. C’est celui qui retient, traduction du terme grec catéchon. On l’appelle ailleurs le Retardateur. Paul nous annonce que tant qu’il sera présent dans le monde sa précipitation dans le chaos sera suspendue et sa fin repoussée.

Le texte interroge : qui est donc ce fameux catéchon, à qui l’on doit depuis si longtemps le maintien du monde et le recul de sa catastrophe dernière ? Il paraît presque invraisemblable que deux mille ans soient passés et des commentaires innombrables sur un affrontement final binaire, sans que soit plus étudiée cette troisième force, force de vie, force d’équilibre, vrai miracle dans le monde.

La question du catéchon devait pourtant être capitale aux yeux des premiers chrétiens, au point qu’elle figure dans les tout premiers écrits qui formeront le Nouveau testament. En effet, ces deux lettres, après que Paul venait de quitter précipitamment la Thessalonique à cause des persécutions, datent de 45 ou 50. Ce sont ses premiers écrits pour la toute jeune église. Premiers écrits qui devancent même le premier des évangiles, celui de Marc, de 10 ans postérieur. Les lectures de Luc dans les Actes ou de Paul dans les Corinthiens sentent l’urgence. L’urgence de témoigner, l’urgence de transmettre et donc de fixer par l’écriture et la diffusion de l’écriture les paroles et les actes de Jésus. Jacques vient de se faire décapiter, Pierre est poursuivi, Paul doit être jugé, Étienne a été lapidé. Rome est menaçante. Il est grand temps et par grand temps le cap est à l’essentiel.

Aussi Paul, moins de vingt ans après la mort de Jésus, entame-t-il son enseignement écrit par cette précision : oui le Messie reviendra, mais pas avant que le catéchon soit écarté et le monde ainsi livré aux forces brutales de l’Impie (l’anomie). Première leçon et donc leçon essentielle aux yeux de Paul. D’ailleurs Pierre quelques années plus tard lui fera écho dans ce qui sera sa première pierre en dur, son premier Épître.

Augustin évoque bien ces deux versets de Paul4. Du catéchon il dit directement deux choses :

1- « J’avoue pour ma part ignorer totalement ce qu’il a voulu dire » ;

2- «mais les propos de l’Apôtre […] peuvent raisonnablement s’appliquer à l’Empire romain lui-même».

Il ajoute enfin, reliant alors catéchon et anomia : « Pour certains en revanche, les mots […] ne peuvent avoir été dits qu’à propos des méchants et des hypocrites qui sont dans l’église ».

Si Augustin est très prudent (il ignore totalement), il mentionne toutefois deux pistes, deux voies d’interprétation, qu’en réalité les commentateurs ne lâcheront plus, et auxquelles ils accorderont même une force structurante pour la pensée théologico-politique. Le développement de cette théorie, qui interprète le catéchon comme l’équilibre de l’univers assuré par les pouvoirs partagés entre le temporel et le spirituel, entre auctoritas et podestas, s’appuie sur une tradition qui traverse successivement les œuvres de Donoso Cortés, Joseph de Maistre, Léo Strauss, et bien sûr Carl Smith, qui en reprend en propre le terme.

Revenons à Augustin et à son hypothèse raisonnable.

Depuis Constantin, mais après et surtout depuis l’Édit de Thessalonique du 28 février 380, l’Empire romain peut incarner, à l’instar du Christ, un « intermédiaire » entre la Terre et le Ciel, entre Dieu et le peuple, le garant tutélaire, temporel et spirituel. Et à rebours pouvait s’asseoir l’idée que Rome était de tout temps tutrice et protectrice de l’Église, Rome éternelle vouée à accueillir la venue du Christ et à en protéger la Parole, Rome l’alliée objective de l’église et de son œuvre œcuménique dans l’univers entier, qu’elle administre, Rome contient, retient les poussées barbares centripètes. Rome comme maintien de l’ordre dans l’univers contre le chaos, Rome catéchon, rempart contre l’anomia, est bien en août 410 une hypothèse raisonnable. Aussi quand Alaric entre dans Rome et la pille, Augustin, qui déjà s’était prononcé à plusieurs reprises5 contre l’idée eusébienne6 d’une incarnation christique sur terre dans la personne de l’Empereur, se voit confirmé dans sa thèse. Il y a deux cités, la cité terrestre et la cité de Dieu et, bien que totalement ignorant, si Rome incarne quelque chose c’est, non pas la présence continuée du Christ dans le monde, et son règne, mais, hypothèse plus raisonnable, une présence qui en retient la destruction, le catéchon. Au fond, il semble que ce qu’ignore précisément Augustin est, non seulement si l’Empire romain était ce catéchon, mais encore et surtout s’il était le seul à pouvoir l’incarner dans l’histoire. S’il était le seul visé par Paul. Dans ce dernier cas en 410, peut-être Rome précipite-t-elle dans sa chute le temps prédit, peut-être la réalisation de la prophétie est-elle imminente.

Peut-être.

Mais au fond la question est secondaire. Ce qui est sûr et révélé par les événements, c’est l’obsolescence programmée de ce monde. Ce qui est certain, c’est que le temps viendra, qu’il soit contemporain d’Augustin ou non, où le catéchon s’écartera et l’anomia sera révélé dans son non-sens constitutif, jusqu’au jugement dernier et la venue de la cité de Dieu.

Cependant la fin du monde n’eût pas lieu, d’autres empires lui ont succédé, qui figurent d’autres époques.

S’il n’est plus que rarement question de catéchon directement dans les siècles suivants, l’Église sera toutefois travaillée continuellement quant à son rôle dans le maintien de l’ordre universel. Le moyen-âge est traversé par la question des rapports auctoritas/podestas. Autorité spirituelle versus autorité temporelle. La réforme grégorienne au XIe siècle en fut une réponse ; l’histoire de la tiare, triple couronne, en fut une autre.

À quelque époque qu’on la rencontre la question de la théologie politique, de Bossuet à Carl Smith, en passant par Cortés et De Maîstre, quand elle n’est pas seulement celle de l’Église elle-même, ressemble à la question des parents, qui hésitent à laisser leurs enfants aller seuls, animés par la peur qu’ils se perdent dans le désordre de leurs passions. Il est vrai que pour ceux à qui il a été révélé la vie de l’homme dans sa vérité, la charge de la responsabilité auprès des contemporains est lourde et angoissante. Cortés, à la suite de De Maîstre, se range du côté du muscle. Seul un état inspiré et fort, fermement ordonné dans sa police intérieure, offensif et guerrier s’il le faut dans sa politique extérieure, est seul nécessaire comme rempart à l’inévitable chaos dans lequel plongeraient des nations molles et discutantes, salies les unes par les autres dans d’infinies compromissions réciproques, où finalement plus rien ne s’incarne et plus rien ne se lit.

Carl Smith s’inscrit dans cette tradition théologico-politique, et y ré-introduit le catéchon. Qui est pour lui « la seule possibilité, en tant que chrétien, de comprendre l’histoire et de la trouver sensée7 ».

Pour lui le catéchon est d’abord comme pour Augustin l’Empire romain, puis le Saint Empire germanique. Mais, plus généralement, il est incarné par tout État fort ou par tout homme maintenant par ses actes l’ordre sur terre, contre l’anomie, le sans-loi, le chaos. Sans doute Smith y fourrait-il Hitler aussi dans la liste. Mais c’est pour nous aujourd’hui secondaire. L’important est qu’il ait vu que quelque chose était à l’œuvre dans l’histoire et par l’histoire, quelque chose qui faisait et maintenait aussi longtemps qu’il le faudrait le processus historique. Et retiendrait l’humanité en vie. Là s’arrête notre proximité d’interprétation du terme, non seulement avec Smith, mais aussi et encore plus sûrement avec beaucoup qui s’en réclamèrent après.

Notre question revient : quelle est cette douce lumière qui illumine les visages souriants et sereins de nos deux anges ? De quelle vision leurs yeux sont-ils emplis qui les comble d’espérance ? Et de là, d’où Juranville reprenant Smith tire-t-il son optimisme ?

3

Quand dans les années 311 à 313 Constantin, par foi ou par calcul se rapproche du christianisme naissant il privilégie la branche aryenne et fonde en 30 Constantinople, berceau de l’Église orientale, orthodoxe, l’Église de Jean. Eusèbe et Lactance ont vu dans Constantin, puis dans les empereurs romains et romains d’Orient des intermédiaires entre Dieu et les hommes, des incarnations du Christ. Ainsi, parce que Hitler se réclamera lui aussi de l’arianisme certains courants d’extrême-droite aujourd’hui, souvent pour justifier leur anti-sionisme, y ont vu une continuité de lecture de l’histoire et dans cette filiation imaginé la présence maintenue sur terre du Retardateur, grand rempart contre le chaos.

C’est en fait justement parce que Smith peut bien intégrer Hitler parmi les figures du catéchon que nous ne pouvons le suivre. Nous le suivons en revanche quand il le relie au sens de l’histoire. Il nous paraît parfaitement juste de penser l’histoire, le souffle historique et la passion de l’avenir meilleur comme ce qui maintient en vie, comme ce qui nous retient de sombrer dans nos passions mauvaises et destructrices, comme suspens8, et donc suspension, époché, époque, retenue. Bref : catéchon. Il y a selon nous, dans toute histoire une virilité bonne et salutaire, éprise de justice, qui se bat et se débat pour exister et faire exister la vérité. C’est le ressort animant les histoires dans les romans et pièces de théâtre. C’est l’énergie vitale engagée dans la quête du sens, qui refuse la mort et la fin et le jugement, tant que tout ne sera pas dit et révélé, c’est le « pas encore ! » qu’implore le mourant dans l’espoir angoissé de l’extrême onction.

Juranville nous a surpris quand en 2010 puis 2015 il publie un ouvrage en deux parties qui, bien que ne lui étant pas foncièrement étranger, rompt néanmoins manifestement avec la rédaction de l’œuvre alors en cours depuis dix ans9. Et parce qu’il l’a reprise depuis ce fut donc le signe d’une urgence.

L’urgence qui est en l’occurrence pour lui l’accomplissement effectif de l’acte historique de la philosophie au double sens de fait et de récit du fait10.

Or, le fait de l’acte de la philosophie, pour la philosophie, est précisément un texte (la philosophie agit et s’actualise par la production matérielle de textes) qui proclame (tout en justifiant suffisamment le savoir ce qu’elle proposait) l’actualité de la philosophie, c’est-à-dire la fin de son histoire et donc de l’histoire universelle. Une semblable tentative avait déjà eu lieu. Hegel, s’il avait tout de même ouvert la voie, avait réellement échoué parce qu’il lui manquait de considérer le réel du temps, et donc de l’existence. Il lui manquait l’unicité angoissante du passage du temps et son caractère événementiel ; le temps pur comme par soi événement. Et en soi. Le temps hégélien reste, comme l’exprimera la fulgurante formule lacanienne, écrit au futur antérieur.

Juranville acceptera pourtant l’héritage phénoménologique de ses analyses conceptuelles.

Ayant donc, à la différence de Hegel, et après Kierkegaard, adjoint l’existence essentielle au savoir (absolu) philosophique dans sa définition11, il lui aurait encore manqué l’essentiel de son contenu ; c’est la psychanalyse qui le lui apporte. En effet, le coup de génie de Juranville est indéniablement (nous allons maintenant y revenir longuement), d’avoir postulé que le vrai savoir, le savoir réel, positif dans toute sa matérialité, de l’existence, est apporté, transmise et finalement confirmé dans son acte, par le savoir psychanalytique comme savoir de l’inconscient. La psychanalyse devient dès lors inspiratrice et modèle pour la philosophie. La psychanalyse est au sujet individuel ce que la philosophie est au sujet social.

Éclairons-nous de ce seul postulat.

Postulat qui vient à l’esprit de quiconque remarque que l’acte éthique de la philosophie, celui que vise la philosophie depuis son origine, acte éthique suprême dans la relation de l’un pour l’autre, et de la relation de l’un pour l’autre est dégagé pleinement, comme savoir-faire d’abord, par la psychanalyse : faire du bien, autant qu’il est possible.

Freud sait faire du bien. Et toute son œuvre vise l’établissement et la relation de ce savoir. Ajoutons en passant que ce que Freud découvre essentiellement, c’est la mesure dans la relation à l’autre. Mesure enseignée par ce qu’il appellera la résistance du sujet. Le deuxième enseignement est le paradoxe de la communication. Et d’abord de la communication du savoir. Car il y a une première époque chez Freud, que nous pourrions appeler celle de la rencontre avec le symptôme, quand il interprète les troubles du langage chez ses patientes hystériques, ou les rêves, ou ses propres rêves à lui, Freud. Le dérèglement du langage ordinaire fait signe vers un autre langage, un langage extraordinaire donc, celui de l’inconscient. La deuxième époque est celle de la résistance : ce sont les retrouvailles avec la finitude et la maladie de la mort. Le fond de désespoir. Ce que Freud assignera au surmoi.

Inconscient et surmoi donc qui, suffisamment dégagés comme les conditions essentielles de l’existence, ouvrent au savoir. D’abord au savoir psychanalytique, puis, par correspondance, au savoir philosophique.

Car la pratique psychanalytique, elle, est actuelle. Déjà parfaitement en acte. Elle est en état de marche. Ça marche ! Reste pour la philosophie de s’en inspirer.

Car la philosophie aspire elle aussi depuis le début à un pareil acte, un pareil savoir qui marche. Mais pour elle-même, et à l’épreuve de toute la communauté philosophique. Notons en passant que c’est là un paradoxe de la téléologie philosophique : elle cherche un savoir qui fermerait la philosophie aux philosophes, comme la Terre promise le fut à Moïse. Dans son principe la philosophie se ferme à sa propre fin. Celui des philosophes qui atteindrait le savoir qu’elle cherche serait du même coup forclos et comme exclus des conditions mêmes qu’exige la pratique de la philosophie. L’actualité de la philosophie, c’est-à-dire la production de ce savoir philosophique en acte, si elle a bien lieu, s’abolit elle-même. Il n’en reste pas moins que ladite philosophie est alors d’autant plus agissante, d’autant plus puissante auprès des hommes, son appel est alors d’autant plus puissant qu’il s’est tu, qu’il s’est effacé au profit de la recherche existentielle de chacun, de chaque individu. Sa fin serait alors retrait au profit maximum et ultime des histoires individuelles.

Fin du catéchon.

Et libération des vies.

4

Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire sort donc en 2010. Les cinq époques de l’histoire en 2015. Par ce livre (en deux parties), non seulement par l’édition de ce livre mais par l’existence matérielle de ce livre Juranville proclame l’actualité de la philosophie et donc la fin de l’histoire universelle. En fait, nous défendrons l’idée plus précise que cette proclamation de fin se réalise effectivement en cinq temps. En voici une brève présentation, dont on devra plus tard étoffer la justification.

Le premier temps est celui de l’acte lui-même, sa propre proclamation dans son autonomie surgissante. Auto-proclamation qui trouve dans son acte même, au moins formellement, sa justification. C’est 2010. Mais après la forme le fond doit être présenté effectivement, c’est-à-dire qu’il faut effectivement produire les pièces, ici le récit de cette histoire. C’est la preuve matérielle. C’est 2015. Ensuite, ce fait de l’acte et ce récit du fait doivent être repris une dernière fois par la philosophie. C’est le dégagement ultime des concepts, d’acte et de récit. Mais, comme cette reprise se produit de manière existentielle, elle est un retour, l’ordre donc s’inverse : ainsi suivent la présentation phénoménologique en propre du récit. C’est De l’histoire universelle comme miracle. Récit philosophique, récit biblique, 2017. L’analyse du concept d’acte doit paraître bientôt.

Reste un cinquième temps. Qui est le temps de la réponse. Celui du collège philosophique. Temps critique, temps probatoire, qui est ce que que Juranville décrit très précisément dans l’article 44, pp.531-544 des Cinq Époques. Temps de la responsabilité, car la philosophie doit plus qu’aucune autre être responsable de son acte. Et par d’autres actes, dans leur effectivité réelle, confirmer définitivement le premier (qui est le dernier).

Remarquons en passant que les quatre premiers temps, parce qu’ils forment l’acte en soi, pour soi et pour les autres, répondent les quatre causes de l’acte. Qui sont aussi, sans doute, les quatre temps de la passion de leur auteur.

On traduit généralement catéchon par retardateur.

Or si, comme nous nous y acheminons peu à peu, nous soutenons que le travail philosophique qui est à l’œuvre dans l’histoire est ce retardateur, il pourrait paraître paradoxal qu’il se fut vécu comme urgence. Urgence à passer à l’acte dans sa vérité. Et c’est pourtant bien ce qui s’avance : l’urgent, la bonne urgence est ce qui retarde.

Car cette bonne urgence est un saut, non le saut dans le vide du passage à l’acte mauvais du criminel, qui cède à la pulsion (et ne se retient pas), pour une jouissance mauvaise hors langage, dans le vide de langage, mais saut métaphorique, passage d’un terme à l’autre, passage de l’un à l’autre et de l’un pour l’autre, qui est sublimation12.

Pour les sciences physiques la sublimation se décrit objectivement comme la libération des liens de dépendance structurelle des molécules qui constituent la matière. Freud avait sans doute ça en tête lorsque qu’il emploie ce terme pour évoquer le dénouement du symptôme grâce à l’acte de la parole, qui est aussi le dénouement de l’histoire et sa fin, qui coïncide avec la fin de l’analyse elle-même.

Juranville avait sans doute la psychanalyse en tête quand il envisagea la fin de la philosophie et développa son interprétation du catéchon.

Au commencement de la philosophie il y avait Socrate. Et au commencement du commencement de la philosophie il y avait Socrate qui posait cette question : « Avons-nous loisir ? » Les dialogues commençaient ainsi, c’était, en préambule, une condition sine qua non. Il fallait se sentir détendu et en paix, avoir le temps, presque tout le temps, devant soi. La philosophie est née dans une région douce, alors politiquement stable au milieu d’institutions solides et pérennes. On imagine un air tiède dans des oliviers sous un ciel immuablement bleu, on imagine que le temps dans ce siècle qu’on a dit d’or devait aisément durer. Parce que Socrate, s’il ne savait qu’une chose, en savait aussi une autre, il savait que certaines questions, les questions importantes de l’existence, demandent plus de temps que le temps nerveux de la cité. Il savait que si l’on ne lâche pas une question, aussi ardue soit-elle, et quel que soit le nombre d’objections dont on devra tenir compte, elle trouvera une réponse, pourvu qu’on y consacre le temps nécessaire, armé tout de même de cette conviction qu’il existe une certaine urgence à prendre ce temps. Et ce parce que les questions en question sont toutes des questions existentielles, qui nous impliquent nous ici bas, créatures mortelles, sublunaires, que la mort pétrit de non-sens. Socrate savait d’expérience qu’autour d’une question un dialogue entamé le soir pouvait se poursuivre jusqu’au matin.

Vingt trois siècles plus tard Freud anticipera la première formule de l’angoisse de ses patients en leur disant Prenez votre temps, et dites tout ce qui vous passe par la tête. Aujourd’hui encore la base du contrat est restée la même entre l’analyste et son patient. L’analysant possède un temps limité, mais qu’il pourra répéter autant de fois qu’il le faudra pour aller au bout, c’est-à-dire jusqu’à ce que ce qu’il raconte ait fait sens entièrement. Jusqu’à ce que le récit reconstitué de son histoire soit pleinement achevé. Mais ce n’est pas tout. Il y a une autre condition, que posa Freud, et qu’exigeait aussi Socrate : ne pas être jugé avant que tout soit dit. Socrate et ses amis devaient pouvoir parler librement, sans haine et sans crainte, la vérité vers laquelle ils s’acheminaient était à ce prix. Freud dit donc aussi Mon jugement je le suspendrai, je le retiendrai que vous n’ayez tout dit. Freud fut donc un retardateur.

C’est-à-dire que… bien sûr il faudra mourir, bien sûr il y aura une fin, des affres, un râle et de la terreur et un achèvement de la vie pour chacun ; bien sûr le corps puera, périra et se décomposera. Mais à ce temps-là, ce temps-là qui n’a pas d’avenir, qui laissera inévitablement place à un temps futur (par définition, quelque soit ce qu’on y met, dans ce futur), à ce temps-là peut coïncider et même précéder, et même précéder de beaucoup la fin de notre histoire personnelle. De notre histoire avec la vie ici-bas. Et peut-être est-il possible de quitter cette vie sans histoire, c’est-à-dire après qu’on aura fait la paix autant qu’il est possible avec tout ce qui nous y retient.

Ce fut le pari de Freud. Qui devint aussi vite une promesse et une méthode.

Car la décrépitude et la mort sont d’abord perçues par tous comme injustes et insensées. Insensées parce qu’injustes.

Juranville vit alors dans la philosophie ce que Freud vit dans la psychanalyse. Le moyen de retarder l’Injuste, l’inique et l’insensé, ainsi que le jugement qui devra suivre en dernier lieu (car l’idée de jugement est consubstantielle à toute idée de justice, bonne ou mauvaise). Ce que vit Juranville, c’est que devant le tribunal voix devait être donnée aussi au chapitre des débats, et non au seul tribulateur. Et, dans ce procès, à l’instruction.

Travail dans lequel s’engage l’analysant, tentant de reconstruire dans un récit l’histoire et le sens de l’histoire de sa vie. Travail dans lequel s’est engagée la philosophie, tentant de restituer dans un récit l’histoire et le sens de l’histoire de l’humanité.

Le temps de l’histoire, celle individuelle de l’analysant ou celle universelle de l’humanité, se comprend donc au sein d’une structure en cinq temps. Temps préhistorique (le temps des cycles), temps historique (celui du travail psychanalytique comme celui du travail philosophique, ouvert et maintenu ouvert précisément par le catéchon), temps de l’anomie (de la décrépitude et de l’iniquité), temps du jugement et enfin temps futur. Remarquons que pareille division quinquépartite s’appliquerait tout aussi bien à l’approche existentielle de la justice : les faits, l’instruction et les débats, le jugement, la peine (c’est-à-dire la part résiduelle, inévitablement perdue par effet de la finitude, part toujours injuste et pourtant toujours voulue par la justice13), enfin la vie rédemptée.

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Le catéchon, sur le plan de l’histoire universelle, est donc pour Juranville « la volonté d’institution d’un tel État [juste] »14. Il précise plus loin « l’exigence historique de bien et de justice qui a conduit à l’institution d’un tel monde [le monde juste] doit être considérée, dès lors qu’on affirme l’existence et l’inconscient, comme le catéchon ou retardateur »15. Le catéchon n’est donc pas, à proprement parler, n’importe quel État, comme l’affirme Carl Smith, pourvu qu’il soit fort et garant de l’ordre, non pas non plus seulement l’État juste en lui-même, mais la volonté effective de justice qui y conduit, son idée, l’Idée de la justice. Qu’elle soit poursuivie dans l’histoire par des hommes ou des institutions, soulignons le caractère éminemment politique et engagé de sa conception. Il ne suffit pas pour lui de se satisfaire d’une idée ou d’une conception de la justice, le catéchon est une exigence éthique, qui veut la chose pour elle-même, institutionnalisée, dans sa réalité en acte. Il est la recréation réelle du monde juste par les hommes. Recréation qui est essentiellement celle des conditions de l’autonomie (dans sa vérité) de l’homme fini, soit grâce, élection et foi. Toutes conditions qui sont celles précisément qu’offrent et la psychanalyse et la philosophie. Grâce parce que le jugement est différé (Freud comme Socrate suspendent le jugement et laissent libre cours à la pensée) ; élection parce que la psychanalyse n’est pas une discussion de salon, parce que la philosophie n’est pas une spéculation générale, l’une et l’autre s’adressent spécifiquement à tel homme, ou à l’Homme) ; foi parce qu’elles savent nouer leur destin à l’ignorance.

Le catéchon est parole. Car la parole est acte qui suspend l’action (ordinaire). Car l’homme prend la parole dans un geste, qui en suspend un autre. Quiconque prend la parole pour parler vraiment impose le silence, crée par rupture, un silence venu de l’avenir. Celui qui entend se tait et écoute, se suspend aux lèvres de celui qui, commençant, va parler. L’acte de la parole est effacement de l’immédiat après, il retarde le jugement. L’acte de la parole est substitution qui dans son faire, dans son passage de l’un pour l’autre retarde le jugement comme la peine. Il est le catéchon. Tel est au moins le catéchon pour le sujet en tant qu »individu.

Car ici il nous faut appeler des positions que nous pensons dans l’allée de celles de Juranville, bien qu’il ne les ait, à notre connaissance, jamais formulées explicitement.

Cette position est la suivante : Dieu s’adresse aux hommes par trois voies. La première est l’univers tout entier de la création, dont Il fait don, à l’adresse expresse de l’homme, pour habitacle. L’homme y est en constante visite, comme il en est visité à tout instant. La deuxième est l’inconscient même dans l’immédiateté de la parole (et dans l’immédiateté tout court), en chaque individu (c’est la visite dans l’idée qui vient, et donc vers laquelle on est appelé à aller, pour en prendre acte16). Le rêve, sa « voie royale », est carrément visitation, visitation pure, puisqu’il y a retrait de la conscience. Ça il l’affirme17. La troisième est le Livre qu’Il dicta à Moïse.

Et cette adresse est appel.

Ajoutons qu’à ces trois voies nous pensons pouvoir faire correspondre la norme, la règle et la loi. Norme de la Création, qui apparaît d’abord telle par la constance et la régularité des manifestations naturelles ; règle du langage, car c’est par ce trait qu’apparaît toute parole vraie, créatrice ; enfin loi pour la Torah, cela va sans dire.

Appel donc par trois voies de création qui sont trois actes, auxquels il est attendu que les hommes répondent. Il est possible, selon nous, de mettre en correspondance ces trois voies avec les trois grandes religions révélées d’une part, avec les trois grandes religions asiatiques d’autre part. Mais recentrons-nous.

La première voie est l’habitation du monde. C’est, avec les dons de la nature, avec ses richesses, la création de la vie belle et savoureuse ; c’est le bon vin, ce sont les doux parfums. Ce sont toutes les belles choses dont les hommes parent et hantent (d’une bonne hantise) la vie. Première voie comme le beau.

À la deuxième, les hommes comme sujets individuels répondent par l’acte de la parole, qui est la vie qui retarde la mort. Catéchon comme le vrai.

À la troisième, les hommes comme sujets sociaux (et donc historiques) répondent par l’écriture. Et notamment l’écriture des institutions (l’histoire), l’écriture de histoire (le récit) et l’écriture philosophique (la poétique historique). Cet acte de l’écriture est la troisième voie du catéchon comme le bien.

Le beau, le vrai et le bien forment traditionnellement un ternaire axiologique, les valeurs idéales, supérieures, qui guident l’âme dans son cheminement vers le savoir. Ternaire qu’on retrouve dans la tripartition des domaines esthétique, théorique et pratique. Chez Platon ce sont les idéaux qui détournent l’âme du sensible anomique pour la tourner vers l’Idée de la cité idéale, avec son exigence de justice. Ici nous retrouvons le monde juste de Juranville. Le catéchon est donc l’idée de ce monde juste qui inspire, appelle et conduit vers son établissement. Idée du monde juste que nous pourrions trouver simplement dans le terme idéal. Car l’idéal n’est pas l’utopique. L’idéal n’est pas sans lieu, il est bien toujours réalisable, mais ne dépend jamais, pour sa venue, que de conditions favorables. Nous disons ainsi, lorsque nous nous organisons, l’idéal serait un vendredi, mais il faudrait alors que untel soit libre, que tel soit d’humeur, que la salle soit assez grande… L’avènement de l’idéal est retardé par des conditions qui doivent toutes être réunies. Mais inversement, nous retardons l’événement en question, qui est l’avènement de l’idéal, tant que toutes les conditions ne sont pas réunies. Toutefois, la réunion de toutes les conditions de possibilité d’un événement n’implique pas nécessairement, mécaniquement sa venue. Il y faut encore le miracle de l’acte lui-même. Précisons, concernant la cité idéale, qu’elle est elle-même offerte par les hommes (et décisivement par la philosophie), en réponse à la création divine, qui déjà les offre à tous, dans les conditions (grâce, élection et foi) de la création humaine réelle. L’idéal est une idée, une idée qui guide l’action et aspire à sa propre réalisation. Contrairement à un certain défaitisme ambiant, nous croyons ferme que l’idéal de paix et de justice n’est jamais vraiment abandonné par les hommes, que toujours ils le poursuivent et retarderont autant qu’il le faudra la fin de l’histoire qu’ils ne l’aient atteint.

Au commencement des Cinq époques, Juranville soutient que l’histoire véritable commence avec Socrate lorsque celui-ci affirme l’idée. Remarquons simplement que ce qui maintenait les hommes en deçà de l’histoire était leur fascination sans faille à l’idole. Les deux termes, idée, idole, proviennent de la même double racine, eidolon et idea. Les deux mots sont maintenus fermes dans leur séparation comme opposition. L’idole est la mauvaise idée, elle est image (qui traduit aussi eidolon) ; l’idole, nous dit et répète la Bible, vient des hommes, elle ne parle pas, elle est faite des mains des hommes (et non d’une idée) et ne fait pas signe. L’idée au contraire est le signe de la présence de Dieu, nous dit Lévinas18. L’inspiré est celui à qui quelque chose vient à l’idée. Avoir une idée est le signe de l’altérité venue à soi, à la fois comme étant la sienne (autonomie) et venant d’ailleurs (hétéronomie). L’idée est toujours révélation. Elle éclaire par sa lumière comme l’ampoule allumée le figure dans les bandes dessinées. L’idole, elle, assombrit. Elle n’est pas le regard clair de celui qui vient d’avoir une idée, mais le regard sombre qui vous regarde et vous pétrifie. Derrida, parlant du spectre, en décrit le fait sous le nom d’effet de visière19. Elle est comme l’idole de Hollywood, qui vous regarde à travers ses Ray-ban, qui reflètent votre propre image. En cherchant ses yeux vous ne rencontrez que ce qu’elle voit, vous, petit, et votre inquiétude. L’idée est point de départ, par et depuis où l’on se départit de l’idole. L’idole est la prise de soi avec l’image de soi, la mauvaise image qui est mauvaise idée et idée mauvaise, où l’on reste pris. Par l’idée un monde nouveau s’ouvre, elle est commencement de la vision et appel à voir. L’idole nous empêche de voir, elle nous regarde nous qui la regardons. L’idole est terrible et signe l’horreur, qu’elle cache sous un masque. En réalité elle n’est que le masque, qui ne masque rien. Elle est le masque lui-même, comme un début de phrase… Mais, alors que l’idole est un début de phrase qui ordonne, par l’horreur qu’elle inspire, de se taire, l’idée est début de phrase (c’est le début de l’histoire) qui appelle à sa poursuite, jusqu’à atteindre, c’est la fin de l’histoire, à l’idéal. L’idée a en puissance l’acte de l’idéal. Tout acte, un acte notarié par exemple, expose dans sa vérité, donne vérité aux conditions de possibilité de la réalité de la chose visée en objet de l’acte. Un acte de vente précise les conditions de ladite vente et constitue par lui-même, par sa présence, la preuve que tout obstacle qui pouvait la retarder à été effectivement levé. Une vente est un acte parce qu’un bien passe d’un nom à un autre. Il est métaphore. L’acte de la philosophie est position définitive de cet idéal qu’est le monde juste qu’elle visait, tout obstacle ayant été levé en tenant compte de toutes les objections qui en retardaient la venue.

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Quand la mer se retire sur l’estran, elle laisse derrière elle gésir sur le sable et les roches quantité d’individus, coques, algues, moules, qui devront alors se débrouiller seuls et continuer seuls leur histoire. Ceux qui seront prêts, ceux qui seront en condition survivront.

La fin de l’histoire universelle, parce que là s’épuise toute visée d’idéal, laisse derrière elle des individus nus, ne pesant plus que du poids de leur propre histoire individuelle.

Là s’est épuisé tout espoir d’un monde meilleur.

Là, en franchissant ce long seuil, doit s’abandonner dans le petit à petit la sensation du bain.

Dans toute la mesure de ce qu’il faut mesurer, à partir de cette fin peut advenir sûrement un Christ qu’on ne clouera pas sur une croix de bois. Et, cette énorme chose, c’est à peu près tout ce qui y est promis de neuf.

Il est dit aussi que ce monde juste commencé aura une fin parce qu’il ne sera plus animé de chants d’espérance, mais de chœurs de foules ivres de leur propre puissance, qui ne trouveront nul contre-appui. Nul contre-chant.

La nouveauté du monde juste est imperceptible à l’oreille, il faut ouvrir la bouche pour en entendre l’écho. Le neuf est aussi dit de garde-fou disparu et de grotesque sans limites. Le neuf est de savoir que le capital ne cessera de se concentrer dans quelques bourses et ne pas s’en scandaliser. Le neuf est d’accepter qu’il puisse ne pas y avoir de mesure dans la chute. Le neuf est d’avancer qu’il n’y a pire horreur que de vouloir fermement limiter les horreurs. Ni pire terreur que de vouloir expurger le monde de la terreur. Ce qui n’est pas neuf est le juste, ce qui est neuf est qu’il ne lui est plus demandé de participer au sauvetage du monde, pas plus qu’au retard de sa destruction. Notons qu’il ne lui a jamais été demandé d’en empêcher la destruction.

Seulement, une certaine idée a été écartée.

Toute la difficulté est d’y voir là une bonne nouvelle, à faire sourire les anges.

Deuxième partie

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Juranville défend une vision où l’histoire prend fin, où cesse le chant des grandes espérances et la croyance en un monde meilleur. Et, paradoxalement, c’est essentiellement l’abandon de cette croyance qui le rend meilleur. Rien de très bandant, mais meilleur tout de même. Disons, au mieux de sa forme.

Juranville défend aussi une vision où le monde juste, ce monde juste enfin là, sera paradoxalement un monde qui ne saura survivre à lui-même, ni laisser place à un autre, mais sera détruit. Étrange vision, où ce qui se fait de meilleur et de plus juste est détruit. Et ce au nom de la justice !

Juranville défend la vision d’un Christ revenu pour juger et sauver peu.

Et pourtant Juranville illustre les Cinq époques par un ange qui sourit dans la lumière du soir, annonçant une bonne nouvelle.

C’est un lieu commun de s’insurger, voire de se désespérer de ce qu’on appelle la politique politicienne, des politiques dévoyés, tors, calculateurs et électoralistes. Une idée sous-tend ce mouvement de révolte et d’indignation. Il existerait, au moins en principe, une vraie politique, une vraie vie politique dans un état de droit juste, transparent comme l’eau claire, protégé dans son système et par son système, par la vertu de sa constitution et de ses institutions, des profiteurs et des roublards, des menteurs et des pervers. Certains ont voulu voir cet idéal de justice dans un passé lointain, presque mythique et immémorial. Ainsi Salluste rêva-t-il les origines de la république romaine : « Chez eux, le sens du droit et du bien puisait sa force dans leur nature plus que dans les textes20».  Mais, comme le souligne avec force Augustin, de cette nature si vertueuse des romains archaïques on ne trouve nulle trace dans l’histoire, pas même aux commencements de la république21, si l’on veut remonter aussi loin qu’on peut l’échelle du temps comme une échelle de vertu. Augustin cite Salluste lui-même : « Les injustices les plus fortes, en effet, la scission qui en découla entre plébéiens et patriciens, et autres luttes intestines, tout cela sévit chez eux dès le début, et l’exercice d’un droit juste et modéré ne dépassa pas le temps où, les rois venant à peine d’être expulsés, on avait tout à craindre de Tarquin et d’un conflit avec l’Étrurie ». D’autres ont vu dans l’Athènes du cinquième siècle, ou du quatrième, un âge d’or, un modèle de sagesse et de démocratie. Ce serait oublier les services onéreux que se payaient certains citoyens auprès des sophistes, véritables experts en communications, qui s’affichaient capables de défendre toutes les causes, aussi tordues ou notoirement indéfendables fussent-elles. Gorgias en fut un fameux. Ce serait oublier surtout qu’Athènes condamna Socrate. D’autres ont vu l’idéal de justice dans des lendemains révolutionnaires, qui chanteraient ; d’autres enfin ont abandonné tout idée d’un monde idéal au-delà du nôtre, qu’il s’agit, pour le mieux, de préserver du chaos. C’est la thèse de Carl Smith. Que reste-t-il encore dans le catalogue des cités idéales ? Il nous semble qu’aujourd’hui ne s’opposent plus que deux visions, dont le débat est vif. Les capitalistes et les nouveaux anti-capitalistes, pas forcément communistes, mais « décroissants », aspirant à une démocratie « directe » et partisans d’un retour à une économie de « circuits courts », proche du troc, au plus proche des exigences de la nature.

Analysons.

Passons rapidement sur les âges d’or : si une telle cité, idéale, avait dans l’histoire existé, nous pensons a priori, qu’elle n’eût pas eu de fin. En tout cas nulle autre cité n’eût pu lui succéder logiquement, historiquement. Le parfait ne se corrompt pas22.

Exit donc Athènes, Rome et le marxisme-léninisme.

L’affirmation, celle d’Alain Badiou dans L’hypothèse communiste, qu’elle n’a pas épuisé toutes ses chances dans l’histoire mérite selon nous quelque attention. Badiou s’élève contre l’argument, d’après lui un tantinet facile, qui repose sur une conception de l’histoire comme procès. Ce qu’elle condamne de fait serait condamnable de droit. Disons premièrement que nous tenons, au nom du sens (et du non-sens, d’ailleurs), à cette approche de l’histoire. Cela dit, l’histoire a bien pu, non pas faire le mauvais procès du communisme, mais le bon procès d’un mauvais communisme. D’une forme brutale et mal boutiquée, improprement réalisée. Mais l’idéal serait toujours là, en puissance dans des livres, attendant son passage à l’acte. Nous n’avancerons ici qu’un seul argument23, que nous savons être de peu de poids, contre Badiou et le communisme. C’est la certitude qu’un livre, quand il détient une vérité, ne met pas cent cinquante ans à la propager et à en imposer la vision. En revanche, nous pouvons comprendre ce regain d’intérêt indirect pour l’hypothèse, au regard des monstruosités surgies de la mondialisation capitaliste actuelle. Juranville, pour faire court, affirme que certes le capitalisme est un mal, mais un mal a minima, constitutif de notre condition, qu’il n’est peut-être pas le meilleur des mondes rêvés, mais enfin, le meilleur des mondes possibles. Qui est le monde idéal, qui tient compte au mieux de notre finitude. Structuralement, il met en correspondance l’assomption du capitalisme par le sujet social aux yeux de la philosophie avec l’assomption de la sexualité par le sujet individuel aux yeux de la psychanalyse. Laissons adorer le capital, nous dit-il en substance, ce sera toujours la moins puissante des idoles de ce monde, la moins cachée, la moins pernicieuse. Le capital, cœur sans cesse grossissant du mouvement centripète des mouvements monétaires, s’il est bien la Grande Prostituée se constituant peu à peu à mesure qu’on se dirige vers la fin du monde, par sa monstruosité même, par sa nature explicitement révélée, est limité dans son emprise. Pour le dire autrement, refuser au capital d’occuper la place de l’idole, ce serait structuralement ouvrir à la venue d’une forme idolâtre moins pure et donc au charme plus brutal. Et puis le capitalisme, avec la relation d’argent qu’il institue entre individus, oblige avec constance à une tout autre hypothèse que celle de Badiou. Le communisme fait le pari d’un bien possible entre individus, d’une bonne volonté foncière et fédératrice dans une communauté internationale. L’hypothèse capitaliste est au contraire qu’un mal est possible, non pas nécessaire (ce n’est pas la loi de la jungle), mais toujours possible entre individus. Le capitalisme et l’argent mettent face à face des individus que le communisme préférait voir défiler dans le grand soir, épaule contre épaule. L’argent et son chiffrage, quand on discute de la valeur d’échange, limite et désillusionne, matérialise et désenchante le monde et les rapports supposés. Comment rester frères dans de basses négociations ? Comment élever les rapports humains dans le calcul et le soupesage hésitant d’un chiffre et d’un geste, d’une qualité et d’une quantité, d’un salaire et d’un talent ? L’argent semble-t-il salit. Nous semble-t-il rabaisse aux machinations du pervers. C’est pourtant en instituant ce réalisme cru qu’on peut seul protéger l’individu contre son écrasement par la communauté mauvaise. Voyons sans naïveté exagérée le capitalisme comme une précaution, le vouvoiement premier de l’être social opposé au tutoiement spontané du marxisme-léniniste révolutionnaire. L’argent, comme le vouvoiement, n’est pas une hostilité, une déclaration de guerre, un désaveu d’amour ; il est le temps suspendu qui diffère le jugement. Commercer, parler argent, discuter de la valeur d’un bien, calculer et recalculer ensemble, compter et décompter, rediscuter et s’accorder de nouveau, tout cela n’est pas de la haine ; ce n’est pas de l’amour non plus, convenons-en, mais de la haine, non. Ce n’est ni mépris ni désespérance, ni cœur de pierre ni opprobre jetée. C’est seulement la marque (encore une fois comme le vouvoiement), réaliste, de l’entrée dans le temps de l’épreuve, dans une époque, entre hôtes, où se jouent les amitiés possibles. L’argent, s’il peut aussi faire l’objet de toutes les dérives pour ceux qui le saisissent comme fin et valeur, permet non seulement ce lien dans un temps suspendu entre individus, mais justement la libre constitution des reconnaissances et appartenances communautaires. Donc sans violences identitaires. En tous cas des ré-identifications communautaires sont rendues effectivement possibles.

Ce temps suspendu, ce temps différé de l’amitié est catéchon.

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La cité idéale, celle visée depuis la République de Platon, celle appelée par l’idée qu’il en existât une depuis le commencement de la philosophie, celle à bâtir, et à bâtir d’abord dans un livre, le monde juste tel que l’appelle Juranville est-il celui qu’il décrit avec constance depuis 2007, et plus précisément dans ses ouvrages de 2010 et 2015, à savoir un monde étendu à l’univers (c’est la mondialisation), un monde régi par la démocratie représentative, un monde assurant les droits de propriété et de suffrage, les libertés de culte et d’enseignement, la liberté d’expression et la liberté de presse, la liberté d’association et le droit au travail, les droits à la santé et à l’information, un monde dont pourra enfin répondre pleinement l’individu sans risque essentiel d’en être pour cela la victime sacrificielle (il y aura toujours des injustices), un monde sans guerres (c’est-à-dire sans guerres extérieures, il y aura toujours des conflits internes à ce monde), un monde capitaliste enfin, comme assomption de la finitude, c’est-à-dire de la part mauvaise, trébuchante, pécheresse, toujours présente en tout sujet social ? Dans cette peinture de la belle cité seuls deux points ne font pas aujourd’hui rigoler tout le monde avec les anges. La démocratie représentative et le capitalisme.

Au sujet de la démocratie représentative voici.

Si les droits fondamentaux (suffrage, presse, santé, etc.) doivent être immédiatement assurés pour tous et sans conditions (de naissance, de revenus, de sexe, etc.), il en est d’autres qui, tout en étant a priori ouverts à tous s’acquièrent néanmoins par le travail et la reconnaissance par les pairs. Ils sont nombreux. Le permis de conduire, le droit d’exercer la médecine, le permis de construire, le droit d’inhumer en sont des exemples. S’il y a un droit au travail, toutes les professions ne sont pas pour autant immédiatement et sans conditions ouvertes à tous. S’il existe une liberté fondamentale de circuler, certains sites exigent un laisser-passer. Le raisonnement se poursuit sans heurt à l’abord du droit de vote. S’il est fondamentalement garanti à tous les citoyens, tous ne peuvent pas voter directement les lois. C’est la différence foncière entre voter pour une personne (élection) et voter pour un texte (signature). Seuls peuvent être habilités à signer ceux qui sont essentiellement entrés dans l’écriture, ou, plus précisément, ceux qui sont en capacité de tenir ferme un discours (c’est-à-dire de lui donner une vérité). Bref des élus.

Le second point est bien entendu le plus épineux.

Le mardi 4 septembre 2018 en début de séance à Wall Street, Le géant du net Amazon, un mois après Apple, atteignit les mille milliards de dollars de capitalisation boursière. Soit la moitié du PIB de la France, septième puissance économique mondiale. Est-ce vraiment cela, la cité mondiale juste, qui fait doucement sourire l’ange Gabriel, venu l’annoncer à Marie ? Le problème des ultra-riches ne se pose évidemment pas dans sa comparaison avec les ultra-pauvres, c’est une idée ultra-courte de penser que certains s’enrichissent à mesure que d’autres s’appauvrissent, que tout cela n’est qu’une histoire de vases communicants. Le problème est dans le rapport qu’entretiennent les très grandes entreprises, trans-nationales, avec les états, seuls garants des droits et des institutions. Walmart et Mc Donald emploient chacun deux millions de personnes à travers le monde, soit la population de la Slovénie ou celle de la Lettonie. Aujourd’hui ces sociétés regroupent déjà plus de salariés qu’un quart des pays du monde ne regroupent de citoyens. Le problème est qu’elles n’hésitent plus à entrer très directement en concurrence et en rapport de force avec les états, qu’elles peuvent peser sur l’écriture des lois. Le problème c’est qu’aujourd’hui internet permet de faire des affaires, de proposer ses produits dans n’importe quel pays du monde (bon, on exceptera la Corée-du-Nord), sans s’y implanter physiquement, et donc ne pas contribuer aux fiscalités locales. Or ces sociétés, qui sont autant des sociétés que l’est la société française, ne peuvent élire ni leur PDG ni leur Conseil d’Administration. Ce sont des ploutocraties qui n’ont ni culture, ni religion, ni valeurs. Elles sont pourtant propriétaires de vastes espaces dans le monde et peuvent, avec une rapidité et grâce à une puissance jusqu’alors inégalée, dévaster des paysages et épuiser les ressources d’une région du monde. Maintenir à dessein des dictateurs en Afrique et s’approprier des molécules thérapeutiques, tenir tête à l’Europe et ses cinq cents millions de citoyens, ou à l’un des plus grands pays du monde comme le Brésil et leur imposer un herbicide qui ébranle l’écosystème mondial. Certaines de ces entreprises posent un problème urgemment pratique aujourd’hui, il est écologique.

Le 28 juin 2017 Christiana Figueres et cinq de ses collègues signaient un article alarmant dans Nature : Three years to safeguard our climate. Si en 2020 nous n’avons pas inversé la courbe des émissions de gaz à effet de serre, les dérèglements climatiques provoqués, à caractère irréversible, nous entraîneront vers le chaos. Le climatologue Jean Jouzel et l’économiste Pierre Larrouturou, reprenant cette étude24, établissent ce constat : pour sauver la planète les états doivent s’imposer face aux intérêts pesants de certains empires financiers et industriels. Si nous ne les suivons pas dans les solutions qu’ils proposent (à base de référendums paneuropéens et de démocratie citoyenne directe), nous partageons ce point d’analyse et d’exigence : les états doivent de nouveau incarner la volonté et l’intérêt généraux, contre la somme des intérêts (mêmes concurrencés) des entreprises, qui fondent elles-mêmes (car la demande se cale sur l’offre) la somme des intérêts individuels. Avis appuyé par Philippe Maystadt, ministre d’État belge et président honoraire de la BEI, Banque européenne d’investissement.

Hubert dit dans La Haine25 : C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage.

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Que le calcul soit exact ou pas (2020) n’a au fond que peu d’importance pour notre propos : la question devra finir par se poser dans ces termes ou à peu près. Chaque fois qu’il est question de climat et de dérèglement vous remarquerez que tous les regards se tournent toujours du même côté, vers le gros pas malin au fond de la classe : le capitalisme. Chacun, vous, moi, n’importe quel citoyen du monde, jusqu’à l’illettré, se croit plus intelligent que lui, et d’ailleurs chacun a la solution, dans cette histoire chacun se demande même comment il est possible d’être, au choix, aussi bête ou aussi méchant ou aussi inconscient. C’est surprenant comme le capitalisme est un faire-valoir puissant, un réconfortant pour l’estime de soi.

Tout le monde semble avoir la solution mais rien ne se passe, sinon l’enflement grotesque de l’actualité, qui verse incessamment en elle-même sa propre enflure.

Nous aimerions examiner ici quelques tentations au sujet de ce capitalisme, que nous allons défendre à notre manière.

La première est bien sûr la tentation communiste (ou retour de l’hypothèse). La nostalgie du plan quinquennal, etc. Aux Badiou de tous poils nous répondrons qu’il s’agit d’une opposition de systèmes, système capitaliste versus système communiste ; or tout système, quelque attractif soit-il, ne peut être jugé selon une échelle de désir, en tant qu’objet de désir, mais pour sa capacité à faire place, à tenir compte de chacun des traits du réel qu’il met en jeu. Et parmi ces traits il faut avancer le reniement de Pierre, malgré la prédiction du Christ. Il faut avancer l’inévitable péché, la faute première, toujours premièrement, la tentation à laquelle on cédera. Il faut ajouter le passage à l’acte mauvais auquel on cède consciemment, mais pour des motifs qui eux ne le sont pas. Il faut ajouter le mauvais dieu, l’idole qu’on se fabriquera de ses propres mains et aux pieds de laquelle on se prosternera, inévitablement, immanquablement, par découragement et manque de foi. Il faut ajouter le surmoi.

Ce dont évidemment Karl M. n’a pas eu l’idée.

Car sans ce trait, foncier, radical et cependant bien réel, le système de Karl eût sans doute été fort bon. Mais il faut une place faite à l’idole, qui soit de moindre mal, pour le sujet social dans le système, comme il faut une place faite au sexe dans le système psychique du sujet individuel, suivant en cela la toujours même correspondance structurale, juranvillienne, philosophie/ psychanalyse.

Tous les systèmes d’organisation sociale ont dû accorder semblable place. Du moins en temps de paix. C’est seulement une fois les Troyens vaincus que les Achéens oisifs, attendant mollement le retour du vent assis au bord de l’eau, se tournèrent nerveusement vers Iphigénie. Ainsi les sociétés primitives immolaient-elles de temps à autre l’un des leurs, afin d’abaisser la tension régnante. Quand Rome imposa sa paix Rome offrit à la plèbe des jeux. On tua beaucoup dans l’histoire, partout et systématiquement, ennemis ou victimes, ce qui est au fond la même chose, pour satisfaire ce trait de la réalité humaine ineffaçable.

Revenons comme en passant sur cette affirmation : ennemis ou victimes.

En apparence l’ennemi ne fait pas partie du système social, quel qu’il soit. Sinon ça voudrait dire qu’il devrait se dissoudre en temps de paix, une fois l’ennemi défait ou parti. Bien sûr, le cas se rencontre parfois ; des bergers se regroupent, temporairement, et organisent un système de tours de veille le temps de la présence de loups. Mais aucun système social à visée pérenne ne fonde son organisation et n’intègre dans le fondement même de son existence la lutte à mort contre l’ennemi. Si c’est le cas, alors il faut considérer l’ensemble des deux peuples ennemis comme formant système ; la guerre occupe alors une place interne, celle de l’holocauste où ennemis et victimes ne font qu’un au sein du système.

Le grand soir, lui, qui comme le révolutionnaire de 89 arrivait ivre de pureté, ne prévoyait pas pareille place. C’est pourquoi il ne pouvait s’imposer que dans le sang des ennemis du peuple.

Ainsi pouvons-nous maintenant rassembler conceptuellement tous les systèmes autres que le capitalisme (sous conditions) sous l’appellation de systèmes sacrificiels. Où la victime peut être l’ennemi. Carl Smith à ce propos voyait juste avec sa théorie des grands espaces. Il voyait juste quand il assignait à la guerre un rôle existentiel, comprenant qu’on ne peut pas simplement considérer la guerre comme un accident dans le système d’une nation. Comprenant que la paix n’est pas un simple retour à un état originel qui en serait la norme, mais qu’elle aura à répondre autrement de ce qui se jouait avant dans la guerre. Et qui serait pire selon lui, suivant par là Donoso Cortés, Bossuet et De Maîstre. Nous ne le suivrons évidemment plus dans ses conclusions. Toutefois l’idée était là, l’idée qu’un monde juste et en paix est possible, seulement, il lui faudra faire une place à un substitut supportable à la guerre, qui ait existentiellement la même fonction.

Ce substitut sera pour Juranville le capitalisme avec son économie de marché.

Notons que tous les rêves et tentations actuels de retour au troc, aux « circuits courts », voire carrément aux communautés alter-mondialistes ignorent avec une naïveté troublante cet autre trait qui ferait aussi immédiatement retour dans leur réel, à savoir leurs propres pulsions égoïstes et sauvagement agressives. Pour l’instant ils en sont à l’ennemi commun, ce qui maintient leur discours dans une pureté illusoire26.

Il serait aussi tentant, sans tout à fait vouloir la peau du capitalisme, d’en espérer une version molle, maîtrisée, écouillée. Comme si l’on pouvait émousser les concepts ou ne les vouloir « qu’un peu » ! Aussi entend-on déplorer un manque de « régulation » ou de « contrôle ». On aimerait le capitalisme (pour faire son petit marché et pouvoir pousser son coup de gueule), mais on l’aimerait avec un gros organe de contrôle par dessus, pour le surveiller et au besoin l’émasculer un peu.

Certains sont vicieux.

Il existe assurément une tentation inverse, qui vise à défendre le capitalisme, aussi sauvage et destructeur soit-il, au nom d’une disqualification a priori de toute pensée écologique. L’écologie supposerait (là résiderait l’inadmissible) qu’on rabatte la culture sur la nature, qu’on « écoute » la nature et qu’on prenne modèle sur ses lois et ses exigences. Qu’on vive en harmonie avec la nature, dont nous serions les êtres déviants, les monstres. Avec notre béton, nos moteurs V6 et notre plastique, nous serions des erreurs de la nature. Toute difformité, tout écart d’avec l’harmonie naturelle originelle, toute trace de la modernité humaine, toute empreinte laissée (pensons à l’actuelle « empreinte carbone ») serait plaie, blessure, offense faite à la nature et abus de sa générosité. Apprenons donc à respecter Dame Nature, plions-nous à elle, obéissons à son organisation, prenons modèle sur ses formes et couleurs, fondons-nous dans ses frondaisons et reprenons le droit chemin bucolique. Une telle visions est depuis longtemps durement récusée, et en grande partie avec raison. Notre rupture d’avec la nature est plus que notre fait, elle est notre essence. La soumission à l’ordre naturel est totémique, surmoïque, elle est le signe de la terreur ancestrale devant la loi d’un Un aveugle, majestueux bain de jouissance originel, dont nul écart existentiel ne serait toléré sans condamnation et vengeance de ce Tout sur les petits restes apeurés auquel nous serions réduits. Depuis Freud on sait tout ça. Depuis Lacan on en rigole. Le capitalisme a trouvé son renforcement théorique en 68 dans la contre-révolution qui opérait Rue d’Ulm.

C’est une tentation.

La tentation du ricanement et du mépris cynique, filant le train du rouge bolide de Jacques L. vers des cocktails mondains aux couleurs artificielles, du fric plein les poches, célébrant l’acrylique et les distorsions de Boulez, le monde, le monde le monde, le plus loin possible de la nature, qui n’a qu’à bien se tenir. Fête et dissonances.

C’était le monde juste des seventies, juste le monde et rien que le monde, monde des idées et monde idéal, monde de la parole, œcuménisme, partout le monde à travers le monde, le monde pleine terre, et la nature hors sol.

Sauf que la question revient, la terre chauffe et les espèces vivantes disparaissent à tours de bras, l’écosystème déraille à plein tube et, soulignons le en gras, ce n’est plus manifestement une question écologique, et si c’en est une tant pis : la réponse devra être politique, c’est-à-dire, n’en doutons pas, philosophique.

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Résumons-nous. Il ne nous reste qu’un candidat (le gros pas malin au fond de la classe), et à observer son œil vitreux d’ado saturé par la masturbation, nous pourrions avoir de quoi être inquiet. Est-ce vraiment à lui que l’ange sourit ?

Une certaine forme d’optimisme pourrait tenter de nous rassurer. Les états vont reprendre la main, les grandes industries et les laboratoires devront plier. Ce sont les cools. Ils nous prendront par le bras pour nous confier que c’est justement parce que ces firmes n’ont ni foi ni loi qu’elles seront dociles et feront leurs besoins où on leur dira. Les cools sont cools, le monde est formidable avec son capitalisme conforme à la raison, bien docile et bien à sa place, et voici pourquoi : il n’a ni sol ni sang ; donc aucune légitimité diplomatique. Et quant aux grenouillages et lobbyings, ils font partie du jeu, ils n’ont rien de systémiques. Les paradis fiscaux ? Mais la mondialisation est en route ! Épiphénomène ! Peu à peu les GAFA seront comme le Roi Lear, chassés des états l’un après l’autre, ne trouvant plus refuge nulle part, sauf à verser humblement leur petit écot et participer à la recette ; le paradis fiscal sera finalement dans les états de droit ou ne sera pas. C’est-à-dire qu’elle sera. Oh, monde juste ! Ce n’est qu’une question de temps, le temps que le concept se réalise pleinement partout. Il suffit d’attendre la fin de la fin de l’histoire, les cools nous assurent que c’est une comédie, Tu verras à la fin c’est les gentils qui gagnent, une exo-planète ou un Mars et ça repart !, saison deux, les anges ont raison de sourire.

À ces cools-là des cools deuxième génération ont la réponse. Les cools deuxième génération sont une autre catégorie de cools, à l’optimisme paradoxal, et ce sont ces bébêtes-là qui sont l’objet de cet article.

Quand Paul s’adresse aux Thessaloniciens le message est sans équivoque sur un point : quand le catéchon sera écarté le monde connaîtra de grandes tribulations, il se déréglera, toutes les puissances mauvaises seront déchaînées pendant un temps, l’antéchrist régnera et la cité terrestre sera anéantie ; et alors paraîtra de nouveau le Christ, qui jugera et conduira avec lui les bienheureux dans le monde futur, la cité de Dieu.

À chacun de juger si c’est réjouissant.

Juranville cite trente fois le catéchon au cours de ses deux ouvrages consacrés à l’actualité de la philosophie (c’est d’ailleurs le sous-titre du premier27). Ces textes tentent assurément d’en corroborer philosophiquement la vision. Il nous dit : « Pour nous le catéchon est justement l’histoire elle-même, pour autant qu’elle n’atteindra sa fin que quand l’État juste sera établi. Ce qui correspond pour nous à l’institution du capitalisme28 ». Pour Juranville l’institution du capitalisme est l’acte propre de la philosophie, ou pour mieux dire la dernière pierre de son acte, qui se comprend complètement comme institution du monde juste. Ce qu’il appelle le monde actuel qui occupe l’époque actuelle29. Le monde en acte, le vrai monde, qui fait monde, dans une vraie totalité. C’est évidemment vers ce monde-là, dans la claire vision de ce monde juste que l’ange sourit. Il sourit depuis l’annonce faite à Marie de cet heureux événement, dont le Christ est l’alfa et l’oméga. Le commencement de l’histoire et sa fin. Mais ce qui nous pose problème, ce qui nous apparaît d’abord comme contradiction, c’est ce qu’il nomme temps messianique. Et ce parce que ce temps, qui est l’époque actuelle, quand l’histoire a heureusement été menée à sa fin et que le monde juste a été établi, ce monde est celui qui est supposé être « emporté » : « Le monde actuel est celui du temps messianique, du « temps qui reste ». Monde où le mal constitutivement humain est socialement fixé et assumé, comme mal radical, dans le capitalisme. Mais où il peut toujours surgir et surgira, comme mal absolu, et alors il emportera ce monde30 ». Difficile de ne pas voir là un optimisme pour le moins paradoxal. Si le monde juste est le monde qui s’ouvre avec l’institution définitive du capitalisme, et si c’est bien là l’actualité, alors ce monde ne surmontra pas les dérives qu’il autorise, les catastrophes qu’il entraîne et les dérèglements en chaînes. Le texte semble admettre que les états seront finalement impuissants à endiguer la concentration de pouvoir aveugle et son déchaînement brutal.

Ce qui est à penser est ceci : comment se fait-il que de tous les mondes qui occupent les époques successives, monde antique, monde médiéval, etc., ce soit précisément le dernier et le plus juste, le monde vrai et vraiment monde, celui qui fait justice et protège le juste et châtie justement l’injuste, pourquoi précisément ce monde-ci serait-il le plus faible, celui voué à la destruction, celui où le mal l’emporterait et entraînerait vers la fin, non plus de l’histoire, mais carrément des temps ? Comment appeler juste un monde qui, par son essence même, engendre le pire ? Pourquoi le monde pensé et établi par la philosophie est-il un monde périssable ? Surtout, car la question est surtout celle-là, le juste est-il coextensif au meilleur ? Le monde juste est-il le meilleur des mondes possibles ? Et si oui, comment peut-il engendrer le pire ? Enfin comment ce monde juste, où nous prévient-on se déchaîneront toutes les forces du Mal absolu, peut-il faire sourire Gabriel ?

Où est la Bonne Nouvelle ?

11

Si la réponse n’est pas clairement donnée par l’auteur, nous allons tenter ici de la formuler nous-même, en espérant ne pas trop la dénaturer.

Tout d’abord nous ferons remarquer que tous les mondes, qui occupèrent chacune des époques, ont chacun connu leur fin. Fin du monde antique, fin du monde moderne, etc. que le monde et l’époque dans lesquels nous entrons doivent eux aussi connaître une fin n’en font donc pas un monde et une époque « pires » que les autres. L’apparence de scandale vient d’ailleurs. Il vient de ce qu’aucun autre monde ne lui succédera, il qu’il se verra donc, lui, finir avec bien plus d’évidence.

La deuxième remarque inverse en quelque sorte la première. Les autres mondes et époques ne parurent pas avoir de fin, alors que ceux-là oui. Qui paraissent donc les seuls à recevoir ce trait mortel, comme un châtiment et la marque d’une imperfection spéciale, le sceau d’une condamnation.

D’où l’impression première de contradiction et d’inversement des valeurs dans la comparaison des mondes. Maintenant, si nous nous attachons, non plus à rapprocher les mondes entre-eux, mais à rapporter le monde actuel à son concept, de nouvelles contradictions semblent surgir. Pourquoi devrait-il avoir une fin ? Comment le monde juste peut-il être pensé périssable, destructible ? Ne devrait-il pas au contraire, comme final, entrer dans la perpétuité, dans l’immortalité ? Pourquoi, suivant quel argument ce qui est juste devrait-il subir la mort ?

Quand au cours de l’été 410 les barbares entrèrent dans la Rome « éternelle » et la pillèrent, beaucoup d’observateurs furent sur le cul : le monde romain, presque millénaire et chrétien, s’effondrait, cédait devant des rustres. Des chrétiens intelligents se tournèrent vers Augustin et ne cachèrent pas leur indignation. Ils étaient scandalisés, c’était injuste. C’est alors qu’Augustin leur fit cette réponse qui ne pourrait sans doute pas être pétrie de plus de bon sens : Pourquoi Rome a-t-elle péri ? eh bien, parce que Rome était périssable, parce que tout est périssable, parce que tout ici bas sur terre, dans la cité des hommes est périssable. Même Rome. Ajoutons : même le monde le plus juste.

L’argument est clair. Le monde des hommes est fini et la cité des hommes aura une fin parce que ce monde est constitué d’êtres eux-mêmes finis. Notons qu’Augustin dans sa réponse dénonce une illusion naturaliste : la terre et le ciel, ainsi que toutes les créatures créées par Dieu, par l’Être éternel, peuvent bien n’avoir pas de fin. Aussi l’homme en tant que créature peut bien être continué dans l’infinité du temps. Mais ce qui est en cause ici est autre chose que la nature donnée par Dieu. Il s’agit du monde, du monde créé lui par les hommes qui le redonne en réponse à son don primordial. Et ce monde-là, aussi juste soit-il, sera toujours un monde fini créé par des hommes finis. Or ce monde juste, qui est la réponse attendue à la création divine, appelle par sa puissance idéale et donne esprit et souffle, qui est le catéchon. Le catéchon est cet élan historique, ce souffle qui anime les hommes, cet enthousiasme qui rompt avec la nature et surmonte sans cesse l’hypnotisante vision de la mort pour réaliser un grand dessein, une maison de paix et de justice. Et nul doute qu’une fois ce grand projet réalisé, en acte, alors doive s’éteindre ce feu. Seulement maintenu en chaque individu, pour sa propre histoire. Le passage à l’acte vrai est donc ce monde qui par son actualité fait passer justement le catéchon en chacun. D’où la vision paradoxale, d’un monde à la fois juste, juste parce qu’il redonne à chacun, en tant qu’individu les conditions de sa propre existence, et déclinant, jusqu’à sa propre extinction, par finitude.

Apportons une confirmation de ce point, en suivant la cohérence structurale entre psychanalyse et philosophie, telle que nous l’avons présentée plus haut.

Il y a d’abord un homme (temps préhistorique), il décide d’entrer en analyse ou dans la création d’une œuvre, ce qui au fond revient au même (temps historique, avec ses époques). Disons que ce qu’il commence il le finit : fin de son histoire. Et le reste, le temps de la vieillesse et de l’inévitable décrépitude et d’allée vers la mort ? Eh bien c’est justement « le temps qui reste » qu’évoquait Juranville plus haut, temps du juste, mais temps fini, promis à la mort.

Et ce n’est pas un scandale.

Si nous rapportons maintenant cette structure à celle que présente l’histoire, non plus individuelle, mais universelle, nous voyons apparaître soudain à sa suite le temps que Juranville, après d’autres, appelle messianique, « le temps qui reste », qui donc est lui aussi voué à finir. De même que l’individu, à travers la psychanalyse, déploie une énergie toute particulière (c’est le catéchon) pour rester en vie le temps de se réaliser comme homme juste, en paix avec son histoire, et de retarder la mort autant que nécessaire, de même l’humanité déploie une énergie toute particulière (c’est le catéchon) pour rester en vie le temps de réaliser le monde juste, en paix avec son histoire, et de retarder la fin des temps autant que nécessaire.

Le « temps qui reste » est en prime. C’est la marque de la bonne fin arrivée avant la mauvaise. La marque du surmont de la mort.

Déjà, nous comprenons mieux le sourire de l’ange. Mais enfin, il nous reste encore un peu de chemin à parcourir.

12

Nous serions donc entrés dans le temps qui reste.

Si le monde juste et idéal est accompli, s’il est en acte c’est, ce ne peut être que par l’actualité de la philosophie. C’est-à-dire qu’en même temps monde et philosophie s’actualisent. D’ailleurs, si l’on fait un pas de plus, si l’on radicalise le propos, on pourrait même avancer que, rigoureusement, c’est là l’acte relativement absolu de l’homme, le dernier acte, en réponse au premier acte, l’acte absolument absolu qui est la création du monde, décrit dans la Genèse. L’idée n’est pas ici de refuser le nom d’acte à ce que ce nom nomme couramment, mais d’en relativiser la conformité au concept. Passons.

De même pour la notion et le concept de monde.

Nous avons plus haut distingué monde antique, monde moderne, etc. Avouons que si la notion, par exemple de monde antique encapsule bien une réalité, avec un sens, ce sens est néanmoins relatif. Avouons que notre distinction était commode. Mais, à strictement parler, il ne s’agissait pas tout à fait d’un monde, que relativement. Pour qu’un monde rejoigne la rigueur de son concept il lui faut faire totalité, qui lui est un trait essentiel, définitionnel31. Or, nous avons soutenu (toujours, par là, même si nous ne le précisons pas chaque fois, en suivant comme on peut la pensée de Juranville), que seul le monde de l’époque actuelle n’était plus essentiellement sacrificiel. Or le monde, le monde jusqu’à ce que le monde s’actualise pleinement, comme totalité totale, relativement absolue, et vérité de la justice, ce monde n’était pas tout à fait total. Ce parce que, dans un monde sacrificiel, si la victime fait bien partie de la totalité du système qui l’accompagne, ce n’est pas en tant qu’autre. Du moins, pas en tant qu’autre véritable, mais en tant que « mauvais » autre, que « mauvais œil ». Mauvais œil très justement parce que la victime est considérée comme en trop, comme être « à part », qui regarde (c’est l’œil) depuis l’extérieur du système, et ne faisant donc pas partie de sa réalité et de la totalité qu’elle se croit. Dans tout système sacrificiel un « vrai » autre est nié comme tel. Est son tiers exclu. Ce suivant une loi (loi d’exclusion violente, en fait toujours terreur) qui est posée comme étant extérieure à lui-même, et imposée. Exactement comme le criminel psychopathe explique qu’il a tué sa victime en suivant une voix qui lui en imposait le meurtre. Le monde sacrificiel est donc bien un conte raconté par un idiot, plein de bruits et de fureurs32.

Le problème est que ce qu’il appelle monde sacrificiel ne peut être une totalité, sinon naturelle. En effet, la victime désignée par un tel monde (et système) est hors langage, elle est toujours un être de chair, un être incarné, un être-là réel, dans sa naturalité. Que la victime soit telle ou telle personne (le Christ, tel roi ou tel poète), que ce soit un peuple ou une classe sociale, elle est désignée hors langage. Techniquement par un nom propre ou un indexical. Pareil système et pareil monde, s’il forme un tout, ne peut être un tout objectif, mais un tout naturel, le tout tel que se le représente la science ordinaire, sans extériorité ni intériorité (ou pure extériorité à elle-même). Un tout qui ne peut être objectif, puisqu’il n’admet aucun sujet qui aurait ce tout comme objet. Seul le langage, qui lui possède extériorité et intériorité (à la fois signifiance et signification) peut être un tout objectif. Le « monde » sacrificiel qu’évoque Juranville n’est donc pas à proprement parler un monde. Il n’est qu’un semblant de monde, qu’un faux monde, un mirage ; il est un monde halluciné. Ceci encore parce que lors d’un vrai sacrifice toute substitution est substitution d’un signifiant pour un autre, non d’un être pour un autre. Pour le dire autrement, en sacrifiant un être humain, en le mettant à mort, en sacrifiant un peuple (la solution finale nazie) on ne change au fond rien au système de l’organisation sociale humaine, toute place dans un système étant toujours finalement occupée. Ce problème est particulièrement sensible actuellement dans la santé mentale : en cherchant à annihiler les symptômes de la névrose, ou à écarter les psychotiques du monde social, nous ne faisons que déplacer une difficulté, et même, à cause de la violence exercée, à la renforcer. Supprimez un fou, il se trouvera immédiatement quelqu’un pour se découvrir fou. Ce parce qu’il y a une raison d’être de la folie, qu’elle a un rôle social essentiel et inévitable.

Le monde qu’appelle la philosophie, depuis la société des philosophes grecs, doit être, dans sa méta-structure, social avant d’être communautaire. Quand bien même elle reconnaîtra et accordera une vérité pleine à la communauté en générale et à des communautés réelles. Ce parce que toute communauté, si elle est bien totalité, se définit dans son rapport à une extériorité qu’elle n’est pas, dont elle se distingue, et qui paradoxalement l’ordonne. Par exemple, il y a une communauté homosexuelle, il n’y a pas de communauté hétérosexuelle. Ce parce que ladite communauté homosexuelle va se définir et s’ordonner (hétéronomie) par différence et dans sa différence d’avec l’hétérosexualité. Notez qu’il est très fréquent qu’une communauté donne un nom à cette différence ordonnatrice : les goys, les textiles, etc.

Or la philosophie, d’abord politique dans l’acte qu’elle vise, pense avant tout le monde comme social. Le monde idéal des philosophes est avant tout une société, formée de sujets sociaux qui auront à s’inventer individu33.

Donc le monde actuel.

Que veut dire que le monde est en acte ? Que, au moins formellement, tout autre est un autre pour tous les autres, qu’il est dans son essence de système, compris pour être tel. Qu’il est fondé, qu’il est capable de reconnaître tout autre pour ce qu’il est, en tant qu’autre de tous les autres. Bon, ça peut paraître un peu abstrait… au fond, si vous voulez la pensée qu’il y a là-dedans, c’est l’idée qu’il est maintenant capable d’accueillir le Christ sans l’immoler. Et dans la foulée tous ceux qui voudront aller dans l’imitation du Christ.

Un système non-sacrificiel (capitaliste) est un système qui peut accueillir tout individu comme autre de tous les autres. Qui est, au moins négativement, permissif à cette exigence. Parce que ce système ne fait pas, ne produit pas, n’appelle pas par soi à l’épanouissement de l’individu. Il le permet et c’est tout. Car c’est là l’unique vertu du monde idéal : qu’il n’empêche pas ceux qui le veulent de se réaliser, de faire œuvre. La tâche de la philosophie s’arrête là. Après c’est à chacun de voir, de prendre ses responsabilités. Pour le dire autrement, il y aura de la place pour chacun, pas la peine de se bousculer. Toute la philosophie et ce qu’elle fabrique ne travaille que dans cette optique, fixer les règles d’un langage (et donc d’un monde et donc d’un système) dans lequel tout discours individuel est possible. Infiniment possible. Pour le dire encore plus formellement, jeter les bases d’un langage (et donc d’une science) qui prend acte de toute définition nouvelle, pourvu qu’elle reconnaisse elle-même, explicitement ou non, toutes les autres. Ce langage, qui une fois fixé n’est plus tout à fait discours que pour celui qui le tient, ce langage en acte fait système, et ce système fait monde.

Ce langage est une idée, la grande Idée vers laquelle se tournait Platon, l’Idée de Justice, capable de rendre justice de toutes les autres. Ce parce que la vraie justice est celle qui permet à chacun comme à toutes les communautés et tous les peuples de reconstituer leur histoire et d’en produire le récit, et donc le sens. D’où le monde juste. Idéal, sans idoles. Sinon que ce monde possède une vraie idole, l’idole dans sa vérité. Voyons ça de plus près.

S’il y a un vrai dieu, autre absolu vrai, l’idole est l’autre absolu faux. Ce qui est faussement absolutisé. Formellement, seul le relatif possède ce trait. Or, comme tout ce qui peut être appelé par le concept peut être élevé à l’absolu, seul ce qui est sans concept n’est que relatif, donc idolâtre. C’est le cas de l’argent, qui relie (c’est le relatif) toutes choses entre-elles, et produit, lors de ce rapprochement, non pas un concept (un nom), mais un nombre. Or, tous les nombres ne sont pas vrais, ne peuvent s’élever au concept. Car il existe bien de tels nombres, le cinq, ou pi. Ce sont des vrais nombres parce qu’ils relient de vrais concepts entre-eux. Par exemple histoire et époque, ou le cercle et son diamètre. Ou cercle et diamètre définissent pi. Comme savoir et existence définissent la philosophie. Ici le concept de philosophie est ce qu’évoque le rapprochement du savoir et de l’existence. Mais quand on rapproche une table de chez IKEA à un billet pour un concert à l’Opéra-Bastille parce qu’ils ont la même valeur, 117€25, ce rapprochement n’évoque rien, il est muet. Idolâtre. L’argent est la voix muette de l’idole. Et le système capitaliste lui cloue le bec en lui laissant la parole à la juste place qu’elle doit avoir. Système présenté dans une structure en 6/6/6, qui est le nombre de la bête.

Nous y reviendrons

Troisième partie

13

Qu’est-ce que l’Exode ? C’est une extraction, une libération. La libération d’un peuple qui se libère de la servitude et se soustrait aux lois terriblement terrestres de Pharaon. D’ailleurs, Moïse, qui d’abord est soustrait au destin mortel ordonné par Ramses II à l’encontre de tous les garçons de moins de trois mois, ce par sa propre fille (ce sont les femmes qui libèrent!) le nom de Moïse signifie retirer de. Extraire, quoi.

Le peuple juif se multipliait et piaffait. Il désirait vivre selon ses propres lois (autonomie), qui étaient en même temps les lois de Dieu (hétéronomie). Moïse eut la charge de le délivrer, il affronta Pharaon, fit des miracles, neuf miracles. Pharaon ne s’en étonna pas, ou pas suffisamment. Puis il y eut la Pâque. Le passage. Et eut lieu le partage du bon et du mauvais sacrifice. Comme annoncé, dixième miracle, le Destructeur fit mourir tous les premiers-nés d’Égypte et sauva ceux qui portèrent la marque, au linteau de leur maison, de la soumission au bon holocauste, le sain, le paisible, qui ne sacrifie personne. Et le peuple d’Israël, qui avait donné réalité à son autonomie, quitta Pharaon et sa loi.

Il y eut passage à l’acte.

Acte qu’il dût répéter par lui-même, de son propre chef, de ses propres forces au cours des temps, par ses propres miracles, face au monde entier, en créant finalement son propre État. Il venait d’échapper de justesse et de justice à l’Holocauste. Fin essentielle de son histoire, avec ses restes de démangeaisons agressives supportables, ses conflits de voisinage, pour le temps qui reste.

Quand le névrosé entre en analyse, quand il pousse la porte capitonnée parce qu’il piaffe et ne supporte plus les symptômes douloureux d’un surmoi pharaonique, il y a exode, passage à l’acte heureux, libération. L’analysant, par les dix miracles de la parole renoncera peu à peu à la répétition des actes symptomatiques, douloureux. Il arrêtera la roulette, la cocaïne ou les émissions télé d’animateurs mielleux. Il substituera un acte à un autre, passera d’un mot à l’autre, qui n’est pas la substitution du même au même de la répétition compulsive, mais d’un autre à l’autre. Il métaphorisera, jusqu’à accomplir son histoire et le récit de son histoire, jusqu’à ce qu’il ait eu raison d’une bonne raison des addictions qui le tenaient en servitude. Il donnera peu à peu réalité à son autonomie34, jusqu’à réaliser son monde à lui, son monde d’individu épanoui, déplié et effectivement déployé, présentifié aux autres, à tous les autres, dans sa vérité. Avec tout de même son petit reste de démangeaison sexuelle acceptable, pour le temps qui restera.

L’histoire universelle est un exode.

Et un passage à l’acte.

C’est une Pâques.

Ce qui passe à l’acte dans l’histoire universelle est à l’image de ce qui passe à l’acte dans l’exode et de ce qui passe à l’acte dans la psychanalyse. Il faut voir dans la promesse du psychanalyste à son patient entrant la répétition (il y a de bonnes répétitions) de la promesse de Dieu à son peuple entrant (au désert). Car au commencement de l’analyse le silence qui accueille l’analysant est un silence de mort (de bonne mort), un silence de désert, où il est fait place nette. L’histoire et son récit peuvent ainsi (re)commencer.

À travers toute l’histoire universelle s’enfante un monde nouveau, dont l’acte de naissance est sa rupture avec l’ancien, l’essentiellement sacrificiel. L’histoire universelle est le miracle de cette naissance, dont la Bonne Nouvelle était annoncée (Dieu à Moïse, Isaïe 53, Jésus etc.).

Mais aussi, de l’ange à saint-Nicaise et de Gabriel à Marie.

Nous y reviendrons.

Donc deux libérateurs, le psychanalyste pour le sujet individuel, le philosophe pour le sujet social. Et à travers eux leur créateur, qui les inspire.

Ce parce qu’un sujet appartient à deux mondes (en cela il a deux corps35). Son monde propre, attaché à sa personne et à sa personnalité, qui sera la « touche » personnelle de son œuvre. Et le monde social, aujourd’hui ouvert à tous, le monde de la mondialisation. Et l’œuvre qu’il y inscrira. Œuvre toute individuelle qui sera en même temps œuvre pour soi, de soi comme un autre, qui sera donc à la fois écriture et lecture, inconscience et conscience, hétéronomie et autonomie ; et à la fois autre pour les autres dans cette bonne et heureuse totalité. Monde de reconnaissance et de paix. Tout cela rendu effectivement simplement possible, la partie n’étant jamais gagnée. Mais ce que le monde gagne, il le gagne en responsabilité.

Acte donc de la philosophie comme don social de ce monde (et non dans le monde ancien, qui ne peut le recevoir), qu’il offre aux seuls individus, pour les libérer, dans un acte social révolutionnaire36. Acte révolutionnaire de la philosophie en soutien à l’acte révolutionnaire de la psychanalyse, et plus concrètement aux actes individuels des psychanalystes, dont les sociétés (SPP, etc.) sont toutes menacées depuis leur création par manque justement de cette institution qui saura de son savoir explicite à elle, philosophie, les légitimer rationnellement au sein de la totalité des discours en jeu dans le jeu social, qui est jeu de discours.

Acte social de la philosophie qui tire elle-même son contenu essentiel (son réalisme révolutionnaire) de la psychanalyse. Rien auparavant n’eût permis de « passer à l’acte ».

Comment ne pas voir au cœur de l’acte psychanalytique une réconciliation ! Ce que Freud découvre et que Lacan dira, c’est l’archaïque division du sujet. Milou le petit chien alcoolique et névrosé le sait, lui dont le faible moi hésite, entre ça et surmoi, devant le Whisky. Ce qu’ouvre l’espace psychanalytique, c’est une voie de passage où se dit l’inconscient en conscience. Ou plus exactement (nous n’avons plus la naïveté de croire que l’inconscient peut devenir conscient), où le sujet laisse venir librement un flot de discours inconscient, d’abord tout à fait incompréhensible et follement désordonné, mais qui peu à peu fera langage et même langue, jusqu’à devenir suffisamment intelligible pour sa conscience, qui est l’autre en lui, au fond l’autre comme tout autre (la conscience est toujours communauté de conscience), le premier témoin, qui comme et à l’image du psychanalyste finira par se taire et laisser dire et exister. Jusqu’à l’identification complète du sujet à son inconscient. Tout en s’identifiant aussi à sa propre conscience, qui est le lieu de la religion humaine. Du nous et de la communication ordinaire.

Réconciliation donc au cœur de l’acte psychanalytique, du sujet avec lui-même, de son monde individuel avec le monde social, de son corps individuel avec le corps social, de sa vie inconsciente avec sa vie consciente, de son hétéronomie avec son autonomie. L’acte psychanalytique est donc révélation37.

Et c’est cette réalité de la vie, de ce qu’on appelle la « condition humaine », mise au jour par la psychanalyse, qui est au cœur de la philosophie actuelle. L’acte de la philosophie est révélation. Cela dit, il était très prosaïquement attendu ça d’elle depuis son commencement. Qu’elle nous révèle quelque chose, la philosophie n’ayant jamais été par personne entendue comme un simple loisir du dimanche.

Car le monde social ancien, celui du monde historique, dans le cours de son histoire, foncièrement injuste, apeurait l’individu. Et nous sommes tous d’abord voués à être des individus, c’est là notre identité première et la fin dernière que nous nous assignons. Nous savons tous, plus ou moins, que lorsque nous pointons le doigt sur nous-même, et pas seulement parce que nous disons « je », que le machin que nous pointons n’est plus divisible et que nous aurons à en rendre compte, qu’il sera de notre unique38 responsabilité d’en répondre. Individu qui, sentant très justement le fond d’injustice, renâclait. Il suffit de lire une Vie des saints, en se concentrant sur leur fin, pour en être convaincu. La vie morale de la plus haute moralité n’était pas très encouragée. Certes certains passèrent entre les gouttes, mais étaient-ils très saints ? Et Socrate ?

Et le Christ ?

Car là est le cœur du sujet et le cœur du vrai scandale. Le sacrifice du Christ accuse le monde. Qui ne pût le recevoir jusqu’au bout. Si un acte doit être posé, c’est un bon acte de justice, de réconciliation et de paix, qui répondra du passage à l’acte injuste dont le Christ fut victime. Nous sommes tous individuellement et collectivement coupables de la mort du Christ. Collectivement cela va de soi. Enfin presque… individuellement tant qu’on n’a pas prouvé par une œuvre qui en témoigne suffisamment qu’on s’est libéré de la horde et de ses compromis et de son embrigadement et de son système.

La philosophie n’eût donc qu’un seul but : libérer l’individu de l’emprise de ce système sur lui.

Ce que voulant, la philosophie put recevoir le contenu effectif qu’elle cherchait dans le cœur de la psychanalyse. Réconcilier le monde avec l’individu et l’individu avec le monde. Articuler un langage qui le permit. Un langage qui tiendrait compte de toutes les nécessités (ce sont ses règles d’exercice, qui sont à la fois les conditions de son intelligibilité) et dans lequel pût se traduire tout œuvre individuelle. Voilà l’exigence pour un monde vraiment juste ! Un langage dont s’instruirait tous les Pilate avant de juger tous les Christ. Un langage qui serait au cœur et au fondement institutionnel de la cité et de son système. La révolution est là et ce n’est qu’un acte, un seul, le seul qui soit absolument un acte pour les hommes, et une lumière pour illuminer le visage des anges.

14

La philosophie (telle qu’elle se pratique pratiquement) est d’emblée, dès son commencement, juste, elle est territoire de justice, où chacun qui y entre est en terre sainte. Le monde de la philosophie est déjà le monde juste, où l’on ne s’occupe que de l’essentiel, avec les seules armes essentielles, la raison, le dialogue, l’écriture et la raison dans l’écriture. Activité toute démocratique, offerte à tous, qui n’ont que leur bon sens et leur raison à apporter avec eux comme bagage. Socrate en est l’incarnation (il vient du peuple), il en témoigne en dialoguant avec quiconque dans la rue le veut, et sur tout sujet, y compris de mathématique avec un esclave illettré.

En philosophie tout est osé, s’explore et se dit. Et c’est à applaudir des deux mains avec joie. Le monde hors philosophie ignore à quel point les philosophes contemporains sont libres et quels souterrains de la pensée ils explorent sans retenue ni honte, protégés qu’ils sont par le genre de l’exercice, comme le patient par l’enclos capitonné du cabinet du psychanalyste. Quelle liberté !

C’est à l’image et sur le modèle de ce monde-ci que doit se forger le monde juste. Bien sûr, il connaîtra des pensées folles et des dires fous ; bien sûr ce monde devra supporter les pire explorations du non-sens, comme de tous temps la philosophie l’a supporté, cela au nom et en gage de sa liberté. D’où, encore une fois, la nécessité d’une démocratie élective, représentative où, si tout peut se dire et traverser les esprits de tous, tout ne passe pas à l’acte par effet de nombre. Et, comme Juranville l’a souligné clairement39, si la cité juste est la cité de toutes les opinions, la philosophie, par son travail (travail que, ne nous leurrons pas, la plupart des hommes ne feront pas, c’est là une réalité), est vouée à sans cesse les contredire (la vérité qu’il y a à pêcher la-dedans c’est que ce qui vient toujours d’abord à l’esprit est toujours d’abord sous une forme barrée par la fuite devant la vérité, qui est toujours d’abord trop difficile à entendre comme telle. Fuite devant le réel, avec sa part de mort et son cortège d’épouvante). Donc la philosophie est condamnée à être toujours contre l’opinion, donc para-doxa, paradoxe. Et finalement, même dans le meilleur des mondes, jamais tout à fait audible explicitement. Sauf si celui-ci est gouverné dans le cadre d’une démocratie indirecte, par des élus travaillés et instruits par la philosophie. Au fond l’idée qu’il y a dans toute cette histoire de démocratie peut se dire assez simplement : c’est qu’à toutes les époques et sous toute latitude, la politique ne se préoccupe que des mêmes, les bas du front. Ce qu’introduit la philosophie, parce qu’elle-même ne s’est atteinte que par extraction, parce que quiconque y est entré a forcément connu haine, rejet et solitude, parce qu’il s’est fait géomètre, c’est qu’il soit toujours exclu d’exclure, c’est qu’il soit fait en sorte que les Socrate à venir seront protégés contre la violence de meute desdits bas du front. Grosso modo que si parmi eux l’un venait à penser autrement, il lui soit possible, simplement possible, de rejoindre son autre communauté, sa vraie communauté, avant de se faire clapper.

Ce qu’il y a à expliquer, c’est que le monde juste s’élargit40 de la possibilité du bien et du mal. Ce qu’il y a à faire entendre, c’est que le monde juste n’empêche pas le mal, mais le réduit au fait responsable de chacun. Ce qu’il faut entendre, c’est que le monde juste se narrera jusqu’à la folie, parce que la folie aussi aura sa narration. Le cancer qui atteint aujourd’hui la bureaucratie en est l’un des premiers symptômes41. La justice en acte n’est pas qu’elle rende l’acte injuste impossible, mais qu’elle rende possible sa juste lecture. Qui est apaisement.

La cité idéale n’est pas l’idéale d’une raison folle, qui améliorerait l’individu, mais la position d’une condition meilleure, qui prend acte de la folie dans l’immédiateté de sa raison. Et du refus de la folie, dans sa vérité archaïque.

Revenons à Reims, à sa cathédrale et à ses anges.

L’ange de la photo, en première de couverture du livre de Juranville, est Gabriel ; il annonce une bonne nouvelle à Marie, il annonce la naissance, d’entre ses entrailles, du Fils de l’homme, qui est l’alfa et l’oméga de l’histoire universelle, celui que vit Daniel (7.13-14), celui qui inspirera les hommes et leur viendra à l’idée, et en les inspirant retardera autant qu’il le faudra son jugement, il annonce que les hommes réussiront à bâtir une cité juste, il annonce qu’une histoire va commencer et qu’elle finira bien. Il sourit.

Certes Nicaise à le crane coupé en deux par l’horizontal, comme on décapite un œuf pour le manger à la coque, mais il a triomphé. Il a su, après maintes tribulations, vivre et surmonter ses passions, affronter les horreurs et le tranchant d’une épée, il a donné vérité à son nom, qui veut dire victoire. L’ange à sa gauche lui annonce son triomphe, portant la palme du martyr. C’est une bonne nouvelle. Il sourit.

Gabriel en couverture illustre parfaitement le propos du livre, il s’agit de recenser l’histoire universelle et d’annoncer qu’elle termine bien. De quoi sourire. Le nom en quatrième de couverture réfère à la fin heureuse d’un parcours individuel, telle que pourrait l’annoncer le psychanalyste à son patient, s’il laisse venir ce qui lui vient, comme l’Esprit descendit sur Jésus.

Ainsi, de la première à la quatrième de couverture, l’histoire universelle est-elle mise en correspondance avec l’histoire individuelle, et la philosophie avec la psychanalyse, qui en est la clé. Le Christ retardera son jugement comme le psychanalyste le sien, en bon médecin (et non comme la médecine ordinaire, avec ses fausses bonnes nouvelles, dont le retardement de la mort, mauvais catéchon, si elle peut être relativement appréciable, n’en reste pas moins foncièrement absurde, dénuée de tout sens) tant que l’histoire et le récit de cette histoire n’aura pas été achevé.

Après seulement le catéchon sera écarté,

the readiness is all42.

Paimpol, le 29 septembre 2018.

1Au moins formellement, Juranville réalise le rêve absolu, inespéré diront certains, du rédacteur de dictionnaires : définir chaque mot par seulement deux autres. Concision extrême. Clarté maximale… pour celui qui aura parcouru amplement ledit dictionnaire. La première fois que votre serviteur a rêvé philosophie c’est à pareil dictionnaire, avec son concept engendré par deux autres, comme par Papa et par Maman, qu’il a rêvé. Ce dictionnaire, s’il n’est pas publié existe. Et s’étoffe année après année.

Afin d’aider ceux qui voudront se familiariser à la pensée systématique de cet auteur, nous présenterons parfois, en note, des définitions sous la forme suivante :

Concept : position/essence

(ou bien essence/position, l’ordre n’étant pas essentiel, simplement un accent dans le mouvement de la pensée.)

2(A) Juranville, Les cinq époques de l’histoire, Bréviaire logique pour la fin des temps, Le Cerf, 2015.

3Ibid., p.544.

4La Cité de Dieu, liv. XX, chap. XIX

5 Saint Augustin, Traité du libre Arbitre, I, 34. Ainsi que De la Vraie Religion, 50.

6Cf Eusèbe de Césarée, La Théologie politique de l’Empire chrétien, Louanges de Constantin (Triakontaétérikos), trad. Pierre Maraval, Paris, Cerf, 2001.

7C. Schmitt, Ex Captivitate Salus, p. 166 et Théologie politique, trad. franç. J.-L. Schlegel, Paris, Gallimard 1988, p.346.

8Ce que révèle sa prononciation anglaise, dans l’expression roman à suspens.

9La philosophie comme savoir de l’existence, livre I, 2000, et livre II, 1er chapitre, 2007, PUF

10 Cf. G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire, trad. franç. J. Gibelin, Paris, Vrin, 1963, p. 54 : « Dans notre langue histoire unit le côté objectif et le côté subjectif et signifie aussi bien res gestae que historia rerum gestarum ; elle est fait, non moins que récit ». Ainsi que A. Juranville, Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire, puf, 2010, p. 135, qui y cite le précédent.

11Philosophie : savoir/existence. De là le titre de sa thèse d’État, en 1999.

12Sublimation : position/existence.

13Il nous semble vain de vouloir donner entièrement sens à une peine qu’on inflige ou dont on est infligé. La peine prononcée est toujours de trop autant que nécessaire. Elle est ce qui justifie le travail de la justice, et lui donne son sens, et en même temps sa part de non-sens assumée. Le temps de la peine est non-sens et épreuve du non-sens, au nom du sens. Ce qui est à assumer pour tous les partis, c’est que ce temps est foncièrement perdu et qu’il y a un temps inévitablement perdu.

14Juranville (A), Les cinq époques de l’histoire, PUF, 2015, p.155.

15Ibid. p.553.

16Ibid. p.29.

17Rêve : visitation/inspiration. Rappelons en passant que le mauvais rêve n’est pas le cauchemar, mais la rêvasserie. Complaisance dans un récit porté par le mauvais égo, rêve de toute puissance, pure injustice, mauvaise réparation d’une condition supposée injuste. Ce sont les songes d’Emma, les ratiocinations des Rastignac, les élucubrations de Bouvard et de Pécuchet, ce sont les imaginations des peuples chauffés, les fabrications sans freins des utopistes, les niaiseries que se fabriquent dans leur lit les jeunes amoureuses, et tous les scénarios de vengeances que s’inventent les impuissants.

18 Levinas (E), De Dieu qui vient à l’idée, Paris, Vrin, 1982.

19Spectres de Marx, Jaques Derrida, Paris, Galilée, 1993

20Salluste, La Conjuration de Catilina, IX, 1.

21« Et cependant, au livre premier de ses Histoires, dès les premières lignes, lui-même [Salluste] reconnaît qu’une fois réalisée la transition de la royauté au régime consulaire il ne fallut pas longtemps pour que les injustices des possédants provoquassent la scission entre la plèbe et les patriciens, et autres dissensions dans la ville. » Saint-Augustin, La cité de Dieu, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres, II, p.67.

22Nous verrons plus loin qu’il faudra différencier l’idéal du parfait, et en tirer les conséquences.

23Pour l’essentiel des arguments contre Marx nous renvoyons à Juranville, 2007, notamment aux chapitres 6 et 7.

24Jean Jouzel et Pierre Larrouturou, Pour éviter le chaos climatique et financier, Odile Jacob, Paris, décembre 2017.

25La Haine, film français de Mathieu Kassowitz, 1995

26Les Babas-cool, film réalisé par François Leterrier, sorti en 1981, illustre parfaitement bien ces mécanismes.

27Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire, 2010. C’est une curiosité : alors que le titre apparaît en divers endroits, première et quatrième de couverture, deux fois dans les pages de garde, ce sous-titre, qui a pourtant chez lui une vaste portée programmatique, n’est mentionné qu’une unique fois (p.7, suivant le chemin de fer de l’imprimeur), et disparaîtra même des mentions du livre ailleurs, par exemple en 4e de couv. du livre suivant, alors que les autres sous-titres sont cités intégralement. Nous l’interprétons ainsi : sentant l’urgence, Juranville après 2007 interrompt son grand œuvre en cours et rédige un texte ramassé, qui entend répondre à un objectif : faire acte. Ce sous-titre, dans son apparition quasi fantomatique, est donc comme l’écho de l’acte qu’il est ou prétend être. Les Cinq époques en seront le déploiement extensif et systématique, d’une paradoxale brièveté (c’est un bréviaire), bref au regard de son objet.

28Ibid., p.331-332.

29Les Cinq époques de l’histoire, Chapitre V.

30Ibid., p.557.

31Monde : totalité/altérité.

32W. Shakespeare, Macbeth, acte V, scène V.

33Communauté : totalité/hétéronomie ;

Société : totalité/autonomie.

34Acte : réalité/autonomie.

35Cf « Les deux corps de la philosophie et de la psychanalyse », in Le Journal des Psychologues, n°356, avril 2018.

36Révolution : négation/monde.

37Révélation : hétéronomie/autonomie.

38Individu : identité/unicité.

39Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire, art. 39.

40Au sens, aussi, où l’on élargit un prévenu. Où on le libère.

41La France compte aujourd’hui 400 000 mille lois et règlements, que nul n’est censé ignorer…

42(W) Shakespeare, Hamlet, acte 5, scène 2.

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