Le sacrifice
La lecture de Juranville nous entraîne quelquefois à l’idée que tel ou tel terme est tout à fait central dans sa pensée, que tel concept est un concept clé. On serait tenté d’avancer les mots de savoir (bien sûr) mais aussi création (c’est la conclusion du résumé de sa thèse de 1999), ou encore histoire.
Rappelons que pareille vue contredirait ce qui fait le fond et l’originalité de la thèse : aucun terme, absolument, n’est privilégié, ne vient s’imposer comme principe premier, ce serait là la façon d’une idéologie. Néanmoins, nous ne pouvons ignorer que la thèse de Juranville s’inscrit dans le mouvement historique de la pensée philosophique, et précisément à sa pointe et en dialogue avec les penseurs qui l’ont précédés. En ce sens il y a, de fait, un « bout », par lequel il commence et décide de défendre son propos. Et ce terme, pensons-nous, n’est ni savoir, ni création ni histoire, mais sacrifice.
Il y a, de l’aveu même de Juranville, un sens politique à son œuvre. L’écriture de sa philosophie, et son inscription dans l’histoire comme institution, est un acte politique, celui de dénoncer le système sacrificiel dans lequel est structuralement pris l’humanité, dont il s’agit de se libérer en y substituant un nouveau système, et donc un nouveau monde, monde définitivement actuel et juste.
Et s’il y a donc un sacrifice mauvais qu’il s’agit de dénoncer, c’est en soutenant aussi cette idée qu’il en existe un bon, c’est qu’il existe une juste place pour le sacrifice, qu’il faut dire. C’est ce que, premièrement, le Christ vient montrer par le sien, événement qui ouvre proprement l’histoire Mais il y a un autre sacrifice, proprement humain, qui devra y répondre. C’est celui-là qui est l’objet de cette présente petite enquête, parce qu’il n’est pas clairement posé dans l’œuvre.
Tout d’abord remarquons ce fait : la thèse s’ouvre sur l’analyse du concept d’existence. Le premier tome porte sur l’altérité, qui lui-même commence par l’analyse du concept de séparation, qui elle-même démarre par la rupture, qui elle-même commence par l’analyse du sacrifice. Juranville choisit d’arrêter là (il aurait pu continuer, et démarrer par l’analyse de la renonciation). Le sacrifice est donc bien le premier terme effectif par lequel s’ouvre réellement son propos. Nous ne voulons pas y voir un quelconque hasard.
Commençons par observer l’usage du terme dans le langage. Lorsque nous sacrifions, l’objet du sacrifice doit avoir une certaine valeur à nos yeux. Ainsi, lors des sacrifices rituels tels qu’ils sont décrits dans la bible, notamment exode : 29, les bêtes offertes ont une valeur, elles sont un bien matériel, un bien immédiatement concret et objectif. Nous reviendrons sur cet aspect. Notons encore que ce que nous sacrifions eût été l’objet d’une jouissance, que nous abandonnons au profit et dans l’espoir d’une autre, moins immédiate. Quand nous sacrifions trois beaux arbres centenaires pour construire à leur place une maison, nous avons bien conscience de perdre immédiatement, par ce choix, un bien évident dont nous avions la jouissance. Sacrifier c’est détruire, avec l’idée que ce que nous détruisons un une forme de bien. Sacrifier, encore, c’est troquer un bien immédiat, certain, contre un autre bien, plus grand, un bien dont on espère qu’il adviendra, mais un bien incertain. Il faudra donc, notons-le au passage, qu’une intuition préside à ce choix, se substituant comme immédiateté à une autre.
Remarquons encore que dans le sacrifice nous nous séparons et abandonnons. Et que nous rompons avec une jouissance déjà-là, immédiate, dans cet acte, toujours accompagné d’une certaine violence, où nous nous faisons violence. Parce que le sacrifice est toujours violence. Bonne ou mauvaise.
La thèse est que le monde traditionnel est foncièrement sacrificiel, qu’il sacrifie certains hommes au nom de l’harmonie du groupe, et que cette structure se répète et se maintient sous des formes différentes en fonction des époques, jusqu’à aujourd’hui. La thèse est que toute l’histoire, l’histoire universelle est la tentative plusieurs fois répétée de sortir de cette organisation du monde, fondée sur le sacrifice mauvais, pour instaurer un monde qui pourra accueillir, comme il est désiré, l’homme juste.
Il nous faut maintenant décrire ce qui est effectivement visé par son expression, monde sacrificiel, dire ce qu’on sacrifie, et au nom de quoi. Nous terminerons par dire comment, en donnant sa juste place au sacrifice, Juranville ouvre l’œuvre qui prétend instituer le monde juste.
Disons-le comme ça : il y a Dieu, qui appelle dans sa création chaque créature à devenir pleinement son autre, à la fois séparé de lui et en relation avec lui. Il les appelle chacune individuellement à devenir chacune un individu complet. Et il y a les hommes, chacun individuellement appelé. Le mythe – est-ce le vrai mythe ? – raconte qu’au commencement les hommes furent effrayés par la demande, devenir à l’image de Dieu, son image (idole), séparés et créateurs, essentiellement autres les une pour les autres et les autres vrais de Dieu. Le mythe dit qu’alors les hommes dans leur faiblesse, immédiatement, firent la sourde oreille autant qu’ils purent, élaborèrent de leurs propres mains avec de l’or un veau, avec des pierres des hauts lieux, avec du bois dur des idoles brillantes, et avec des paroles très douces et effrayantes des histoires obscures où il est question de sacrifier des hommes, au fond tous les hommes de la communauté des hommes pour nourrir ces dieux sombres, apaiser leur colère et obtenir d’eux qu’ils restassent, eux les hommes, tels qu’ils se croyaient.
Les mythes sont bien connu, le vrai et le faux, ils sont partout les mêmes dans des variantes inessentielles partout dans le monde et à toutes les époques. L’anthropologie en a établi la généralité, Freud en a compris et exposé l’universalité au niveau individuel : Juranville dans cette continuité ouvre son œuvre sur ces thèmes (le vrai et le faux mythe, le vrai et le faux sacrifice) et vise à les fonder en raison. Toute son œuvre dit que le monde dans son ensemble est resté, malgré les apparences, plus sacrificiel que jamais (la solution finale nazie), plus terrifiante que jamais (le terrorisme). Son œuvre dit qu’en établissant le vrai mythe, qu’en soutenant chacun dans sa légitime raison de devenir individu véritable, qu’en établissant un monde juste qui accueille pareille tentative, qu’en appelant chacun à nouveau, plutôt qu’à se sacrifier à l’idole à sacrifier l’idole éclatante pour le vrai Dieu, dont la pointe de la parole est silence, pourra advenir le Juste et en place du monde sacrificiel le monde juste des hommes, enfin la Cité de Dieu.
Le fond de la pensée de Juranville n’a rien de très compliqué, nous refusons foncièrement de devenir des grandes personnes raisonnables, autonomes et séparées de papa et maman, nous préférons croire que papa est tout puissant et qu’il faut faire bien plaisir à papa, lui obéir pour qu’il existe et que nous fussions, même un peu, comme une excroissance de son être, sa conscience imaginée, sa merde plutôt que son fils véritable, qui saurait lui dire merde. Son intuition première et originale est que les hommes ne se contentent pas de se fabriquer un petit dieu personnel, intérieur et violent, pour oublier l’appel du vrai, mais qu’ils s’en fabriquent collectivement un grand, extérieur et tout aussi violent, et dans leur faiblesse (c’est déjà la thèse de Nietzsche), menacent de détruire tout homme qui voudrait exister véritablement et leur rappeler leur forfait. L’intuition originale est donc que c’est là la tâche de la philosophie de fonder ce savoir que la psychanalyse avant elle a déjà identifié, sans le poser. car nous devons encore préciser ceci que la seule dénonciation du système sacrificiel ne constitue pas l’originalité de sa pensée, beaucoup avant lui l’avaient entrepris, socrate (et sa condamnation pour perversion de la jeunesse), le Christ (et sa condamnation pour désordre public), Kierkegaard, Nietzsche et tant d’autres. La littérature aussi est pleine de ces héros qui luttent pour leur liberté d’aller à leur guise, contre un système qui les traquent, par haine de la différence, et au fond par frayeur de toute identité nouvelle surgie. Qui les obligent (les gens), à ex-sister eux-mêmes, à cause de la relation nouvelle à inventer aussi de leur côté. Non, l’originalité vient de ce que, paradoxalement, cette dénonciation puisse se poser dans un savoir constitué, systématique et structuré, consistant, définitif et augmentable comme toute science, sans que cette philosophie (essentiellement) achevée ni cette science soit à son tour idole surmoïque, Dieu mauvais, insatiable et écrasant, aveugle à son autre, sourd à la peine. C’est-à-dire que le système juranvillien, qui dénonce le sacrifice haineux, se prétend lui-même non-sacrificateur. Mais en revanche appelle à un bon sacrifice.
Le bon et le mauvais sacrifice
Quand Pilate interroge, il met en balance une certaine intuition de la justice que lui communique le Christ par son silence, et son image de marque auprès du peuple, dont il jouit immédiatement ; et il sait qu’à coup sûr elle va en prendre un sacré coup s’il ne lui livre pas Jésus le Messie. Or il ignore, ou il croit ignorer, ou il se persuade qu’il ignore quel bientfait résulterait pour son image, et plus généralement pour son identité future, si contre la foule il prenait le parti de la justice. En satisfaisant la foule il s’y identifie très certainement et très concrètement. Il devient la foule, s’y fond et devient le Pilate que la foule veut qu’il soit ; il s’identifie à une identité proposée, déjà-là, prête à l’emploi. Se faisant il troque une immédiateté pour une autre : l’immédiat savoir de la justice qu’il a (son intuition), contre une immédiate identité qu’il n’aura pas à inventer. Il va donc jouir tout de suite, et il sait qu’il va jouir tout de suite. Alors qu’en prenant le parti de Jésus le Messie, bien sûr il eût aussi jouit de suite, mais il n’eût pas été certain, par ce choix, qu’il lui fût procuré cette jouissance. En livrant le Christ Pilate sacrifie l’amour pour la haine, le juste pour l’injuste, le savoir vrai immédiat (sa bonne intuition) pour le savoir faux immédiat (sa mauvaise intuition). Ici, à ce point critique ou se séparent les voix qui parlent en lui, Pilate est au cœur de l’éthique. C’est un problème de lecture. Évidemment en s’en lavant les mains il ne se lave rien du tout : le non-choix apparent qu’il fait est un vrai choix qui l’éclabousse du sang du Christ.
Peut-être, il est vrai, Moïse a t-il tardé à redescendre de la montagne. Le fait est que son peuple a eu le temps de se façonner un veau d’or et de l’adorer. Se faisant ils sacrifièrent le vrai Dieu (qui certes tardait à se faire entendre) au profit d’une contre-façon présentant les traits d’un veau. Tout sacrifice est donc substitution, pour le meilleur ou pour le pire. Sauf erreur Michel Tournier n’a pas évoqué le cas du veau d’or pour illustrer sa théorie de l’inversion, bégnigne ou maligne. Il eût pourtant été parfaitement adapté. En effet, quand Dieu établit son alliance avec Moïse et son peuple, il ordonne la construction d’une arche qui en portera le témoignage (fin de l’Exode, 36-40) ; il ordonne aussi le sacrifice rituel (début du Lévitrique, 1-4). le premier exemple donné de victime sacrificielle est un taurillon, qui est un veau. Le veau est donc ce qui est par dessus tout le bon sacrifice pour le bon dieu. Substitution bénigne. Au contraire, inversant le mouvement, en substituant le vrai dieu pour un veau (d’or), le peuple substitue mal, pour un sacrifice mauvais. Tournier lui prenait pour exemple le chemin de Croix : quand à la fin de son chemin de vie, achevant son œuvre et son enseignement, le Christ porte la croix, c’est le Jésus de chair, le Jésus incarné qui, ayant par son verbe fait advenir les signes, jusqu’à la croix qui les symbolisent tous et les rassemble en un seul, il exprime le mouvement bénin qui conduit, dans une vie, l’être de chair vers la réalisation concrète du symbole, où se présente et s’inscrit l’esprit. Mouvement bénin qui va de la chair à l’esprit. Où le symbole est porté par la chair, substitution bébnigne et bon sacrifice. Les romains eux, dans leur fascination mauvaise, en inverse le sens, ils clouent la chair sur la croix. Substitution maligne et sacrifice mauvais.
Juranville reprend très exactement cette idée de Tournier, les images colorées de l’écrivain laissant place au formalisme rigoureux du philosophe, tel qu’il s’inscrit dans le système de la science. Ainsi l’être fini, dans sa chair mortelle, devient le fini, et le concept au terme de cette réduction : la finitude. L’esprit reste l’esprit, le concept est la spiritualité. Rappelons que dans la méthode un terme est appelé et défini par deux autres. Le sacrifice se définit donc par spiritualité et finitude. Le bon sacrifice est donc celui qui sacrifie l’appel de la chair au profit de l’appel de l’esprit. Ce que ne fit pas Pilate, qui préférât se laisser séduire par l’appel à jouir de la bonne chair qu’offre sa place de gouverneur, sans oublier l’appel de sa femme, tentation directement sexuelle, qui se verrait niée si Pilate avait suivi l’appel du Chrit, dans la grâce de son silence et par son amour. La femme de Pilate n’a donc pas tort de s’inquiéter en rappelant le songe qu’elle fit, Pilate converti ferait ceinture. De même, le veau est un met délicieux, qui coûte à élever : l’exigence de Dieu, qu’on lui sacrifiât du gros bétail sans défaut, n’est donc pas débile. Notons que le célibat des prêtres ou le ramadan vont tout à fait dans le même sens.
Replaçons maintenant à grands traits cette conception du sacrifice dans l’économie générale de l’oeuvre.
Juranville part de la psychanalyse et de ses apports, notamment du concept d’inconscient et de la description par Freud des « mécanismes » de « résistance » que le sujet met en place pour se protéger du traumatisme de l’existence, pour fonder sa philosophie. Le sacrifice y reçoit un éclairage nouveau.
Juranville reprend largement à son compte les analyses de Kirkegaard et de Heidegger au sujet de l’existence. Exister c’est sortir de soi, de son immédiateté à soi pour se tourner vers l’autre, c’est abandonner une certaine jouissance immédiate à l’identité immédiate de son être-là, pour être selon la relation, c’est-à-dire s’identifier à la relation à l’autre, être pour l’autre, s’altérer. Exister c’est s’oublier, rompre avec l’image close et le temps imaginaire, s’installer dans la séparation essentielle d’avec l’autre, pour le maintenir comme autre, et se maintenir soit comme autre de l’autre dans la séparation et pour la relation. Exister c’est donc aussi, dit autrement, sacrifier l’identité immédiate pour une identité dans la relation, sacrifier l’identité déjà-là et constituée pour une identité nouvelle, sacrifier l’être pour soi à l’être pour l’autre. Exister c’est se déprendre, s’arracher à la fascination d’un bien là, une jouissance toute prête mais forclose, tournée vers soi, ses sens et les images qu’ils forment, pour une autre jouissance, la contemplation de dieu et l’imitation du Christ chez Kierkegaard, l’existence authentique chez Heidegger, l’infini du visage de l’autre chez Lévinas. C’est sacrifier la totalité pour l’infini direait ce dernier. Ce serait encore sacrifier l’idole capitaliste pour l’épanouissement de l’individu complet, chez Marx.
Certes.
Cependant, ce que nous apprend la psychanalyse, c’est que ce mouvement n’est pas naturel, et que non seulement ce sacrifice-là ne va pas de soi, mais encore que l’inclinaison première de chacun est de refuser de toutes ses forces pareille substitution sacrificielle heureuse, et au contraire se sacrifier soi, soi comme autre et attendu, son être qui appelle à advenir dans sa relation à l’autre, pour un soi inauthentique, un sursoi cruel inventé au nom d’un père puissant et jouisseur et de son image (idole) intériorisée.
Comme souvent dans les investigations sur les affaires humaines (c’est le mode de l’analyse), celles de Freud procèdent à rebours. Il commence par observer les symptômes, notamment ceux de l’hystérie, puis
D’où le complexe d’Oedipe, où le fils se fait déchet du couple parental, creuset fécond de l’amour et du sexe, où fusionne le magma d’une chair mystique opaque, qui ne regarde par le gamin. C’est ce qu’établit Freud, le fils d’abord se sacrifie, s’offre comme victime sacrificielle, déchet exigé par le couple idole. Le fils se prend d’abord pour un sousmoi, le moi idéal ayant déjà pris possession de la mère convoitée. Pas de place pour lui. Substitution sacrificielle malheureuse. Le rôle du psychanalyste sera dès lors, en occupant la place du père, du détenteur du savoir, par le transfert, de communiquer concrètement au patient qu’une place est pourtant possible pour lui, qu’il peut lui aussi se séparer heureusement, rompre avec le sortilège, se tourner vers l’autre et jouir de cette relation. En occupant une place sans « l’activer », sans en profiter, sans confirmer l’effectivité de sa puissance, l’analyste ouvre la possibilité d’une substitution heureuse chez l’analysant, il lui permet de sacrifier l’idole paternelle à faire déchoir (sa parole n’est pas jugée, encore moins condamnée, c’est le principe de l’association libre, donc il peut s’affronter pleinement à sa position de déchet, la jouer sans risque) , et lever peu à peu le trauma. Sacrifice heureux.
Sacrifice heureux qu’on retrouvera dans la substitution métaphorique, d’un signifiant pour un autre, chez Lacan. Au fond Lacan reprendra le message du Christ thaumaturge, qui invite à se libérer par le verbe (je suis le verbe, quiconque passera par moi sera sauvé) ; en verbalisant, en signifiant le sujet se libère de la jouissance mauvaise de l’objet dans sa puissance fascinatoire du parlant-non-parlé.
Reprenant toutes ces analyses, de Freud puis de Lacan, Juranville dégage, au niveau social, le principe du monde sacrificiel, qui appelle au sacrifice mauvais, de la communauté des hommes qui refusent que quiconque renonce à l’idole, qui eux les fascinent. La communauté ordinaire, celle que dénonce Juranville, met au fond toute son énergie dans la défense de l’ordonnance de l’idole, qui est aussi l’ordonnance de l’ordonnance de leur communauté. Ordre qui se veut harmonie, non-violence, mais qui implique réellement que toute la violence se déchaîne contre certains, désignés comme victimes. La thèse de Juranville sur le sacrifice peut s’entendre depuis ce terme de violence : il y a une mauvaise violence, celle que tourne le groupe contre la victime sacrificielle ; et la bonne, celle qui s’exerce dans le langage, qui est sa juste place. Le poète, en transgressant les règles d’une langue, le philosophe, en transgressant les règles du langage, le peintre, en transgressant les règles de la représentation, font violence. En affirmant La terre est bleue comme une orange, le poète bouscule la règle de l’analogie et fait émerger un sens nouveau dans une image étrange. Ici la liberté qu’il prend ne s’arrête pas où commence celle des autres, mais au contraire invite chacun à user d’une même liberté avec le langage. Toute métaphore fraîche et neuve est rupture et violence heureuse, qui invite le lecteur a se déprendre lui aussi de la fascination première pour le langage ordinaire où, croit-on, se succèdent de manière prédéterminé les mots. Celui qui renonce d’une mauvaise renonciation à s’affranchir des règles ordinaires de sa langue, à la comprendre et à s’en libérer, celui qui se refuse à réinventer sa langue et les images et la mauvaise poésie qu’elle véhicule, poésie morte et mortifère, se soumet mot après mot à l’appel de l’idole, qui ordonne la couleur d’une orange et qu’après bleue vienne la mer ou le ciel. De même quand le philosophe ose prétendre rapprocher, contre toute attente, bonne et violence, sacrifiant ainsi à l’usage, renonçant ainsi à l’idée courante que toute violence serait mauvaise. Et ce pour ne pas renoncer à l’autre idée, celle qui ouvre la possibilité et au lieu d’une juste et joyeuse violence, libératrice, généreuse et contagieuse.
Pour en revenir à Freud, c’est pareil processus qu’il décrit chez le sujet vis à vis de sa propre histoire, une folle histoire morbide qu’il s’est inventée pour ne pas toucher au mythe du couple parental, surpuissant jouisseur. En analyse le sujet se débrouille, l’association libre est justement cette joyeuse violence libératrice, où s’ose un déport, où s’ose une transgression (le con père ou la mère t’hume). Peu à peu l’analysant devient poète, c’est-à-dire analyste. D’être parlé il devient parlant, pour reprendre la terminologie lacanienne. Et si le même individu, tourné maintenant vers tous les autres, vers la communauté et le langage commun, répète le même effort d’analyse, se déprend du mythe fondateur de la communauté et de sa logique violemment inclusive, surpuissante jouisseuse, an fond exclusive, pour en dénoncer l’ordonnance pathologique, il devient philosophe. Tel est le propos de Juranville.