L’intuition selon les modes de l’existence
Quand le patient sur le divan évoque un rêve où paraît une femme et ajoute immédiatement : « ce n’est pas ma mère », Freud corrige alors mentalement : « c’est donc sa mère1 ». La psychanalyse procède par intuitions. On reproche régulièrement, essentiellement au nom des sciences positives, à une telle démarche, d’emporter avec elle la possibilité de l’erreur. La posture ordinaire du scientifique, sceptique, qui traque l’erreur ou l’illusion, se méfie des croyances immédiates de la vie ordinaire. Il a l’idée (qui n’est autre qu’une intuition), que ce qui se présente immédiatement à l’esprit comme savoir possède des conditions subjectives de production, qu’il faut écarter, pour se régler sur l’objet lui-même de la connaissance. L’intuition serait la pire voie, la voie royale de toutes les faussetés, superstitions et fantasmagories.
Nous sommes d’accord : l’intuition contient le faux, au moins possiblement. Nous dirons même plus que le sceptique : l’intuition contient nécessairement le faux, au moins dans certains de ses aspects, que nous allons ici étudier. Mais nous ajouterons : elle contient aussi en elle-même, non seulement la possibilité du vrai, mais une certaine vérité. Le contenu de toute intuition vraie est un bout de la vérité, possède une vérité objective, qu’il s’agit, pour le philosophe, pour le psychanalyste, pour l’analysant, de ne pas refuser mais d’établir, de poser adroitement dans le procès analytique.
Sur le divan, le rêve évoqué est déjà une intuition. Il est un contenu dont il est supposé, par le patient comme par le psychanalyste, qu’il possède une certaine vérité. Il est un contenu objectif. Il est ce qui vient immédiatement à l’esprit, donc, pourrions-nous penser, hautement subjectif. Même, parce que le patient dans son propos n’est orienté par aucun objet extérieur qui viendrait l’informer, le guider dans le contenu de son dire, comme ce serait le cas de l’observateur scientifique dans son laboratoire, son contenu est de la plus pure subjectivité. Le silence de l’analyste l’y aidant. Mais justement, c’est là toute la force et l’efficace de cette pratique : en contexte ordinaire, un tel contenu est un bout, une partie de sa représentation subjective du monde, au fond, le tout de son rapport immédiat et subjectif du monde. En contexte ordinaire, le sujet reste assujetti à cet objet et ne s’en différencie pas. Objet et sujet sont confondus, et apparaissent comme séparés, étrangers, autres pour l’interlocuteur. L’intuition sépare les êtres, du moins en révèle-elle la séparation constitutive. Ce qui angoisse illégitimement le scientifique, qui les rejette sceptiquement et s’en tient à l’objectivité du monde commun immédiat. Alors que dans le cadre analytique, le contenu immédiat de l’intuition, ce qui vient, est un objet libre, libéré de sa relation constitutive immédiate au sujet analysant. Celui-ci le recevant finalement communément à l’analyste. Ainsi démarre la possibilité de donner à cette donnée immédiate qu’est l’intuition une signification (interprétation) nouvelle. Début de la sublimation, par métaphore, mais surtout par métonymie. Nous allons y revenir.
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Sur le divan, le contenu premier de l’intuition est l’image d’une femme. Ce contenu est de prime abord sans vérité. Le patient ne sait trop quoi en faire, il ne s’inscrit pas dans le réseau de ses connaissances : il ne la connaît pas. Cette femme est « autre », une étrangère, un phénomène étrange. Le scientifique ajouterait : une fantasmagorie, un fantasme, une illusion. Pour le platonicien, une copie déformée du réel, de l’Idée vraie. Mais justement, ce que nous voulons ici soutenir se tient de la réalité finie, certes d’abord apparemment toute accidentelle, de ce contenu. C’est justement parce que ce contenu est déterminé, fini, qu’il possède une objectivité. Les déterminations du fantasme, qui constituent l’intuition première, disent quelque chose du sujet qui y est assujetti. Elles « parlent ». Alain Juranville définit la réalité de l’être, la réalité de ce qui est comme finitude, et l’objectivité de cette finitude comme fantasme. Le propre du fantasme est de dire quelque chose de celui qui en est le sujet. Il dit quelque chose, nous apprend quelque chose sur son fonctionnement. Il nous apprend ce qui guide le fantasmant, ce qui, quand le fantasme est encore entièrement inconscient, le détermine nécessairement. Le fantasme nous enseigne la nécessité à laquelle le sujet est soumis. C’est en cela que le fantasme est objectivité. Il est l’objet premier de son désir. Le fantasme dans sa forme la plus archaïque est l’objet puissant du désir, le premier objet, fini, au fond toujours d’abord libidinal, qui hante le sujet, l’assujettit, le soumet à sa loi, le nécessite.
C’est par exemple la mère, la chose maternelle.
D’où le déploiement objectif du fantasme dans la jouissance perverse. Parce que le fantasme est objectif, ce qui lui parle, ce qui fait d’abord sens, le pervers, loin de vouloir s’en libérer, en séparant, en médiatisant la relation immédiate sujet-objet en lui (c’est l’entrée dans la névrose), au contraire déploie dans le temps, dans un temps clos, imaginaire, la scène fantasmatique. Et y soumet autant qu’il peut le matériel du monde. Pour en reconstituer la réalité. Renforcer son objectivité. Alain Juranville définit la jouissance comme sens et temporalité. Jouir, c’est jouir de l’autre sous l’espèce du temps, quand cette temporalité fait sens, c’est-à-dire quand l’identité de l’autre se déploie dans le temps, se donne comme tel, fait sens. Seulement, si le pervers a bien d’abord accueilli quelque chose de l’autre, de l’autre chose réduite à l’objet fini, qu’on peut introduire dans le langage, qui est objet pour le langage, et même constitue le langage lui-même, afin d’en jouer et d’en jouir, parce que, réduit à l’objet il fait sens, il le maintient toutefois dans un système clos et dans un jeu clos, où n’entre aucune règle nouvelle, aucune métaphore, aucune rupture. Le jeu fantasmatique du pervers est entièrement scénarisé et tout joué d’avance. Jouer signifie simplement rejouer la scène, toujours plus exactement (et toujours plus sombrement, désespérément). Dans les Cent vingt jours de Sodome, la mise en place de l’espace scénique au début du livre est significative : il s’agit, par de nombreux stratagèmes, de s’assurer que personne ne pourra faire irruption. De même, dans les cercles de pratiques dites SM, les participants obéissent à des règles strictes, plus précisément, ils observent un code bien déterminé. Après quoi, le temps réel n’existe plus, l’objet, pour le sujet, se déploie hors du temps, dans l’unité de l’espace, et ce dont jouit le sujet, c’est de l’inaltérabilité de l’objet. D’où les va et vient, de la succion, du frottement des organes, du for et du da ; temps cyclique. A l’intérieur de la scène fantasmatique jouent entre eux des objets partiels, c’est-à-dire des parties finies de l’unique objet du désir en contact immédiat avec le sujet. Dans le fantasme l’identité du sujet se confond avec le jeu sans cesse rejoué de l’objet en représentation. Comme le dit Lacan, le sujet s’y fait phrase et redite de phrase. Or, cette phrase est bien un savoir, un savoir objectif, immédiat. En cela (immédiateté du savoir), le fantasme est bien un aspect de l’intuition. Par le fantasme, et par la jouissance qu’il y éprouve, le sujet sait bien quelque chose de son identité et, nous le verrons plus loin, de son essence. L’objet, parce que c’est un objet, et non plus la chose absolue, pré-mondaine, est la preuve que le sujet est entré dans l’espace du langage, et donc de quelque manière, première, dans une certaine relation à l’autre. Dans cette phrase, que le sujet devient, à laquelle il s’identifie, qu’il épouse, il se réduit au sujet de la phrase, c’est-à-dire au sujet fini, entièrement déterminé par les déterminants qui viennent la saturer. Sujet si déterminé qu’il est au fond objet fini (pour la jouissance d’un sujet en position de toute puissance, de toute maîtrise, qui s’absolutise), fini par les compléments d’objets. Et ce que le verbe devrait insuffler de vie et d’ouverture à l’autre est exténué dans le système des mouvements relatifs où se frottent les parties. Le sens et le signe de la rencontre avec l’autre sont pourtant là, sont tracés archaïquement dans ce verbe, au principe de la jouissance, en parcourant inlassablement les faces de l’objet.
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Mais il est aussi possible que ce jeu archaïque de langage ne suffise pas à calmer l’angoisse provoquée par l’appel (la signifiance) de la chose, au-delà de l’objet. Il est possible que la scène s’effondre, que le faux sens émergé de cette temporalité bouclée ne fasse plus suffisamment jouir, et que le sujet alors se ramasse, se ressaisisse, en un mot pulse, suivant un autre aspect de l’intuition. Où se joue son essence.
Alain Juranville définit la pulsion comme subjectivité et finitude. Nous y lisons l’aspect névrotique de l’intuition, pour le sujet dans sa quête de savoir immédiat de soi, de son identité et essence : car au cœur du désir il y a le désir de savoir immédiatement, le désir d’être pleinement « intuitif », le désir de « savoir y faire », suivant le propre de sa nature (humaine, comme nous le verrons plus loin).
Bien sûr, dans la pulsion aussi c’est l’objet qui attire, qui provoque le désir, mais, à la différence du fantasme, le sujet se fait réel, entre dans le réel, c’est la « pulsion » du sujet, qui se précipite vers l’objet, se détermine, devient sujet fini. Alors que, nous l’avons évoqué, pris dans son fantasme le sujet réel est hors de la scène, ou plutôt, parce qu’il se confond avec sa mise en scène, n’est qu’un sujet relatif, sans identité comme tel hors de l’objet. Par la pulsion le sujet accède à un nouveau savoir, savoir immédiat de son être comme sujet, justement. Par la pulsion, de manière pulsionnelle, le sujet intervient dans le jeu ordinaire du monde, il fait jouer les objets. C’est accompagné par un sentiment d’horreur, suscité par le sens épuisé du récit fantasmatique, par l’horreur (phobique) de l’objet, que le sujet entre (c’est le vif de la pulsion) hystériquement dans le jeu et joue obsessionnellement avec les objets. La pulsion est l’intuition d’être quelque chose qui ne peut pas recevoir les objets n’importe comment, et qu’il y a un sens, un nouvel ordre à donner, un nouvel arrangement à trouver du fait de la saisie de soi comme nouvel objet (ou sujet déterminé). L’intuition introduite par la pulsion se marque de l’introduction de la première personne du singulier dans la phrase déterminante de la jouissance. La pulsion est la jouissance du sujet, certes fini, déterminé par les objets comme lui-même objet, néanmoins sujet réel, animé par un verbe, cette fois actif, qui videra sans cesse le « je » de ses déterminations.
Sur le divan, après l’apparition brute du fantasme, la vision d’une femme, intuition première, donnée immédiate, objective, fruit d’une parole libre déterminée par le désir, soit par son objet fini, tel qu’il « vient à l’esprit », une phrase donc, il y a l’intuition seconde, l’intuition que cette scène, et ce qui s’y joue, le concerne, comme sujet. Qu’il en est le sujet. Et, surtout, qu’il souffre d’y être assujetti. Introduction donc de la première personne. Cette femme est rapportée à lui en tant que sujet, il dit : « Ce n’est pas ma mère ». Freud fait alors remarquer que, pour introduire la négation, il faut d’abord que le patient soit le sujet de la phrase positive « c’est ma mère », barrée ensuite surmoïquement, ce qu’il appellera la résistance au traitement. Notons immédiatement que l’entrée en psychanalyse suppose bien que le sujet soit animé déjà par l’horreur du seul fantasme brut. L’intuition qui guide le patient en analyse est l’idée qu’il peut se différencier de ce scénario répétitif, éprouvant par sa répétition insensée. Qu’au fond il se sait autre que ça. C’est donc suivant une bonne pulsion que le sujet pousse la porte du cabinet de l’analyste. Notons ensuite que le « ce n’est pas ma mère » cache (par une heureuse maladresse), la bonne intuition, le « c’est ma mère » issu d’une première impulsion. Savoir immédiat qu’il s’agira, dans l’analyse, de retrouver. De sublimer, c’est-à-dire de formuler explicitement, ou de reformuler à partir justement de la formule seconde, le « ce n’est pas ma mère ». Ce qui sera possible, nous allons le voir, par une intuition tierce, par un troisième aspect de l’intuition.
Pour le moment, remarquons encore ce qui pousse le sujet vers le divan.
Posons que le travail existentiel de l’existant, au cours de sa vie, l’a conduit d’abord à se détacher de l’emprise du fantasme brut (jouissant des identifications imaginaires successives de l’objet sacrifié de l’holocauste (masochisme), au sacrificateur (sadisme), jusqu’au spectateur de la scène sacrificielle (narcissisme). Posons qu’il s’en détache guidé par l’horreur de ce spectacle. Posons que ce spectacle est celui de la scène ordinaire du monde, tel que le produisent les médias ordinaires, avec leurs spécialistes. Posons donc que l’existant prenne intuitivement conscience de lui-même comme sujet, et d’abord comme moi, que ce qui arrive lui arrive à lui, peut lui arriver selon des déterminations propres. La conscience, selon Alain Juranville, est liberté et sens. Posons donc que, face au non-sens du spectacle sacrificiel (tout fantasme est de cet ordre), la conscience est d’abord l’intuition qu’il faut se libérer de ce (non) sens et donner à la scène un sens nouveau, librement (ce sera la libre interprétation), à partir de soi comme sujet, comme sujet actif et participatif. C’est la pulsion. D’abord bien sûr navrante. Navrante parce que le passage à l’acte pulsionnel est toujours d’abord manqué, acte manqué. Car, si la pulsion est précipitation, contraction de l’être sous une forme finie, déterminée, le sujet fini alors apparu est toujours d’abord déterminé par un mauvais objet, surmoïque, fascinant, idolâtre, mauvais objet du désir conduisant à l’acte manqué, où ce qui est manqué est le véritable objet du désir, qui ne sera intuitionné que par un ultime aspect de l’intuition, comme nous le verrons en conclusion.
Ce qui pousse le sujet vers le divan n’est donc pas tout à fait, comme nous le présentions, la pulsion. C’est pourtant bien l’horreur du spectacle qui se joue qui le pousse, mais non pas le spectacle de l’objet, l’horreur de l’objet, mais l’horreur du sujet, toujours manquant, toujours ratant, répétant une vie souffrant de ses pulsions, qui forment les aspects dynamiques du symptôme.
Un nouvel aspect, une nouvelle sorte, de l’intuition est donc requis(e). Précisément, c’est depuis une nouvelle identification que l’intuition doit venir.
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Qui donc entre en analyse ?
Il est bien clair que c’est le sujet névrosé qui entre en analyse. Il y entre parce qu’il souffre de son symptôme, caractérisé par ses pulsions, trop souvent éreintantes. Pour autant, le sujet sait qu’il n’y a pas en lui que de mauvaises pulsions (ce qui rendrait la vie impossible). Suivant la terminologie de Freud, si certaines sont de mort, certaines sont de vie. Ensuite, qu’il ne peut plus continuer de suivre ses intuitions seulement en tant que sujet, depuis la place du sujet.
Pourquoi ?
Il est bien clair que la pulsion est d’abord sexuelle, et que le jeu qui se joue est un jeu d’abord sexuel. Et qui encore le restera. Seulement, ce que peut notre patient, c’est entrer de manière déterminée, finie (c’est de nouveau la finitude, au cœur de toutes les intuitions, comme leurs phénomènes), dans ce jeu. Savoir immédiat nouveau, nouvelle précipitation au cœur de l’existant. Relevons au passage ceci : Alain Juranville définit, nous l’avons vu, l’intuition comme savoir immédiat, ou immédiateté du savoir, ce que nous rapprochons partout ici de la finitude, qu’il définit comme immédiateté de l’existence. Ce que nous présentons donc partout ici, c’est différents modes du savoir de l’existant, dans son immédiateté, comme autant de modes de l’intuition. Revenons donc à notre pulsion sexuelle. Le sujet entrant en analyse lâche intuitivement sa place de sujet, ce pour se faire l’autre du sexe, dont il souffre. En l’espèce, l’autre de la chose maternelle, qui fait le fond de tous les fantasmes. L’autre qui sera capable de dire, au terme de l’analyse, « c’est ma mère ». Or l’entrée dans l’analyse, c’est l’entrée dans la sublimation, où l’existence, avec toute sa finitude, est posée. Posée comme elle doit l’être, si le travail est mené à son terme. Nous poserons donc ici que c’est sous le mode de la sublimation, comme nouvelle structure existentiale, que le patient intuitionne son savoir. Intuition nouvelle, où la pulsion est sexuellement déterminée, se prend dans une forme finie du jeu sexuel. Nous dirons que l’existence immédiate (c’est la finitude) est identifiée comme autre, comme sans cesse autre chose (c’est la sublimation, passant sans cesse métaphoriquement d’une chose à une autre, mais surtout, d’un terme à un autre). Donc, pour l’intuition, comme l’immédiat autre de la chose, ce que nous appellerons le masculin, et définirons comme altérité et finitude.
Masculin comme intuition sous le mode de la sublimation.
Car d’abord, immédiatement, sublimer la pulsion (aller vers le « c’est ma mère), c’est se précipiter du côté du masculin, c’est intuitivement s’identifier au masculin.
Justifions-nous.
On parle évidemment du masculin, en opposition au féminin, à propos des sexes, dans leurs différences. On pourrait simplement avancer que le masculin et le féminin sont des caractérisations du sexe, de l’identité sexuelle, et les définir tous deux l’un par rapport opposé à l’autre. Affirmer que l’un n’est pas l’autre, ou l’autre de l’autre. Mais existentiellement, ce serait faux (et conceptuellement intenable, deux termes ne pouvant se définir tous deux l’un par rapport à l’autre, sans qu’ils s’abîment tous deux l’un dans l’autre). Il faut, selon nous, poser le masculin sans référence au féminin, comme autre. Mais, pour autant, le féminin n’est pas identifié comme tel. Seule est, d’abord, la chose maternelle. Réduite à l’objet (par la grâce du saint esprit, qui oint l’enfant et lui ouvre l’espace du langage et de la parole), à l’objet du désir pour l’autre (l’enfant), dans son existence immédiate, à l’instant de l’onction. Ainsi l’identification immédiate dans l’intuition depuis la sublimation, depuis la position de l’existence, par laquelle cette existence se pose immédiatement, est-elle l’autre de cette existence immédiate, l’autre de la finitude. En Eden, Adam est nommé avant Êve. Il est identifié comme l’autre fini de la création, l’autre de Dieu, autre abstrait de la terre-mère, tiré de la terre-chose maternelle, sans rapport aucun à Êve. Ajoutons qu’en créant l’homme-Adam (anthropos, où ne se nomme pas encore la différence de l’homme-humain et de l’homme-mâle), Dieu l’ouvre à la parole et à la nomination de toutes les espèces crées (sublimation). En fait, nous croyons devoir trancher dans cette indifférenciation : l’homme comme genre ne pouvant, logiquement, d’une logique existentielle, avoir émergé, subsiste seulement la masculinité. Masculinité définie à la fois par l’altérité et la finitude.
Quand notre patient prend place sur le divan, son discours s’adresse à l’analyste comme son autre. Mais l’analyste, par sa grâce, par sa grâce incarnée et vivante, se pose et s’impose comme chose. Dont le patient est l’autre. Autre aussi est-il, c’est sa bonne intuition, du sujet et de ses pulsions. Qu’il accueille « autrement ». Alain Juranville, dans sa présentation des structures, en définit trois négativement (psychose, perversion et névrose, dans cet ordre pour le présent propos), et une dernière positivement, la sublimation. Ce pour différencier les structures d’abord prises dans leur négativité maladive, dans leur refus spécifique de l’existence, de la sublimation, toujours d’abord foncièrement positive. Nous défendons à sa suite que les conditions posées par l’analyste dans la cure sont conditions de la possibilité de cette intuition foncièrement positive, qui oriente positivement le patient dans sa cure. Le travail de la cure étant d’abord, selon nous, travail masculin (en correspondance, nous le verrons, avec l’accouchement, travail féminin).
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Notre présent travail, justement, pourrait s’arrêter là. Mais notre intuition (portée par l’esprit de système) nous pousse à défendre un dernier mode ou aspect de l’intuition. Disons tout de go ce que le système nous souffle. D’abord, concernant la structure existentiale, il s’agirait de penser l’intuition, après la perversion, la névrose et la sublimation, sur le mode de la psychose (de la bonne psychose en aval, de la mauvaise en amont). Ensuite, d’ajouter qu’après les identifications de l’existence immédiate dans l’intuition à l’objet, au sujet puis à l’autre, c’est maintenant en tant que chose et finitude que l’existant accueille cette pointe de l’intuition. Or, que définissent ensemble chose et finitude, la chose dans son existence immédiate ? Appelons-la la féminité. Et cette intuition, l’intuition avec tout son savoir immédiat de l’existence, l’intuition féminine.
Eve est bien la femme, l’incarnation de la féminité, non de la chose primitive, envoûtante, infinie, mais de la chose avec la finitude, avec le péché, et entraînant dans le péché, d’abord sexuel. Notons en passant que le serpent incarne et illustre pour notre propos l’intuition, l’intuition féminine : c’est lui qui inspire Êve, qui incarne l’immédiateté de son savoir, de son savoir aller vers la connaissance, qui sera d’abord (immédiatement) sexuelle (c’est le sens de la connaissance biblique), puis finalement, fin de l’histoire, connaissance de l’univers et de Dieu son créateur.
Car le patient, certes guidé, orienté par son intuition « masculine », par l’œuvre de la sublimation, par le jeu de langage, devra bien sentir, intuition nouvelle, que cette sublimation, ce travail masculin resterait stérile s’il ne laissait place à quelque nouveau réel, s’il ne devait aboutir, s’incarner, accoucher de quelque être nouveau. Le sens s’y perdrait. L’analyse ne saurait être infinie sans perdre le sens le plus profond de l’existence, dont jouit la chair vivante. Le patient aura donc, atteignant le bout possible de son travail masculin, l’intuition nouvelle, sera porté par le terme, appelé à accoucher de lui-même, comme femme, analyste (c’est « l’avenir de l’homme est la femme » d’Aragon, « demain sera féminin » de Houellebecq, Dieu transformant Schreber en femme… ». C’est-à-dire comme chose, malgré et positivement, avec la finitude. C’est l’intuition féminine qui le portera vers la chose maternelle et à s’y identifier, mais cette fois comme chose finie, non dévorante. Car, précisons-le maintenant, dans le fantasme qui inaugure l’entrée dans le langage et la séparation heureuse de l’existant avec la mère, avec la chose maternelle, il s’agissait de s’arracher à la psychose première, à la psychose la plus maladive, envahissante, annihilante, qui ne connaissait justement pas de fin (et donc pas de commencement). Les intuitions, avec la finitude qu’elles portent en elles, introduisent à de nouvelles structures, elles sont l’orée des structures existentiales, l’immédiat abord de ces existences. Elles permettent, tout au bout de l’analyse, de dire enfin « c’est ma mère », et de savoir ce qu’on dit en le disant.
Encore un mot. Reste, à notre avis, une forme dernière de l’intuition, une forme qui ne correspond à aucune des structures existentiales, mais qui les réunit toutes ensemble : il s’agit de l’intuition de l’homme (comme genre), raison et finitude. Intuition universelle, intuition en Dieu, qui est en propre le religieux, le savoir immédiat de l’homme (raison et finitude) et de Dieu (raison et absolu).
II – Analyse de l’intuition
L’exposé qui précède est le fruit indirect d’une intuition. Je m’étais jeté dans l’écriture en suivant une idée claire et relativement simple : méthodologiquement, les scientifiques et les philosophes analytiques se méfient des intuitions, les littéraires et les philosophes continentaux y trouvent leur meilleurs et peut-être seuls appuis. Autour de cette idée claire d’autres pointaient, que je pensais voir s’éclairer au cours de l’exercice même de l’écriture.
Le texte témoigne de ce qui s’est passé : à peine avais-je abordé mon idée que d’autres se présentèrent, plus originales, plus structurées, que je suivis, abandonnant la première, finalement assez pauvre.
| intuition (immédiateté-savoir) | |||
| intuition | Réalité de l’intuition | ||
| § 1. idée (savoir–sens) | § 4. évidence (position-objectivité) | Forme connaissance relation | |
| § 2. connaissance (vérité– extériorité) | Identité chose individu | § 5. certitude (position-subjectivité ) | Contenu savoir immédiateté |
| § 3. religion (savoir-altérité) | Foi révélation sainteté | § 6. sens (position -altérité ) | |
Posons formellement :
| intuition (immédiateté-savoir) | |||
| intuition | Réalité de l’intuition | ||
| § 1. | § 4. | ||
| § 2. | § 5. | ||
| § 3. | § 6. | ||
Tentons des remplissages.
A-
| Vie (réalité / contradiction) | |||
| vie | Réalité de la vie | ||
| § 1. sensation | § 4. | ||
| § 2. intuition | § 5. | ||
| § 3. | § 6. | ||
Benjamin : « Tandis que l’analyse des grands poèmes trouvera, non certes le mythe, mais une unité forgée par la violence des éléments mythiques entre-eux, où elle reconnaîtra la véritable expression de la vie. »
Dans la phrase précédente, il venait d’évoquer « l’analyse de la structuration de l’intuition ».
Nous voyons dans « l’unité forgée par la violence des éléments mythiques entre-eux » un tableau (une unité de savoir) comme celui que nous tentons de remplir, une structure, dont l’unité (et le savoir issu de cette unité) est forgée par la violence (contradiction) des éléments mythiques (les noms adamiques, cf l’article Sur le langage…) dans leur opposition, dans leur altérité essentielle, quand, les rapprochant, ils exprime leur contradiction. Une telle analyse (celle de tel tableau), doit y « reconnaître la véritable expression de la vie.
Ce que Benjamin appelle le poème, rapporté par l’analyse (la philosophie) à ses éléments essentiels, ici le tableau (là-bas le haïku), est pour nous une intuition pure, un savoir immédiat. Qui « exprime la vie » ; disons, où se joue la vérité de la vie.
Ajoutons que l’intuition n’est pas en soi le sensible, mais émerge structuralement du sensible. Posons donc la sensation comme phénomène de la vie.
Ajoutons ceci : Jésus dit : « je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14:6). Kierkegaard voit dans la vie du Christ un paradoxe absolu. Il n’est pas seulement la vie, la réalité contradictoire, réalité de la contradiction, mais vérité de cette contradiction, vérité contradictoire, paradoxe.
B-
| intuition (immédiateté-savoir) | |||
| intuition | Réalité de l’intuition | ||
| § 1. idée | § 4. | ||
| § 2.connaissance | § 5. | ||
| § 3. religion | § 6. | ||
Descartes discuta des idées, distingua comme il put dans sa troisième méditation des innées et des autres, trouva que les innées ne sauraient venir que de Dieu, donc être vraies. Ce problème des vraies et des fausses idées se poursuivra (Malebranche, Arnault…) L’idée est ce qui vient à l’esprit, par intuition. L’idée de Dieu, quand l’idée est idée véritable. Et connaissance, comme vérité de l’intuition.
Car si l’intuition est savoir immédiat, qui apparaît comme faisant sens (où se pose l’Autre), ce sens et ce savoir sont tout intérieurs, l’enjeu est donc leur extériorité, qu’il s’agit, dans le débat sur les idées, de vérifier. Vérité de l’extériorité : connaissance.
1 La négation, (S) Freud, 1925.