Magie
Freud abandonna très vite la cocaïne et l’hypnose. Il n’est pas insensé que le grand inventeur1 de l’inconscient ait commencé par user de ces deux instruments puissants de la magie moderne. Soutenons que c’est une loi de notre genre (humain) que, par finitude, nous commencions toujours, systématiquement, par répondre faussement à l’appel d’un concept. Pour le dire autrement, et peut-être plus simplement, quiconque s’engage dans un domaine commence par rater, par chuter, par s’y engager très exactement par le côté opposé au bon.
L’hypnose, dans le traitement des psychonévroses, parut d’abord un moyen pratique pour abaisser la résistance du patient au traitement. De même, sous l’effet de la cocaïne le patient parlait-il plus aisément, se livrait-il plus volontiers. Mais, non seulement l’effet de l’un comme de l’autre n’étaient-ils que temporaires, mais encore créaient-ils une dépendance, un assujettissement. Le patient devenait le sujet d’une loi d’ordonnance, le tribut d’une manière dont il redevait liberté, sens et assurance, paix, destin et vocation. L’hypnose met sous le coup de la voix du maître, qui se gonfle surmoïquement à mesure que sa cause prend effet. Le patient apprend, comme d’une leçon, à vivre sous hypothèse. Là réside la magie. La sale magie, la magie noire. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’à causer on cause. La parole est libératrice quand on la puise en soi, quand elle vient librement, spontanément à ses propres lèvres dans le silence bienveillant laissé par l’autre, prêt à entendre n’importe quoi. La parole est libératrice (miraculeuse) lorsqu’elle coïncide en ordonnance, identiquement de l’inconscience avec la conscience. Dans le lapsus le sujet est seulement « parlé », le lapsus est une parole inconsciente, que ne veut pas en même temps la conscience. Le lapsus n’est qu’hétéronomie. Le libre propos du patient sur le divanest lui à la fois conscient et inconscient. Altérité et identité, autonomie et hétéronomie. Révélation dirait simplement Juranville. Et donc libération. Et ce par l’opération du saint esprit du psychanalyste, qui a la bonne idée à ce moment là de fermer sa gueule. Par grâce, dirait Juranville. Plus précisément, l’effet de bonne magie, de magie heureuse de la psychanalyse, est dans le non-usage de l’autorité acquise lors du processus de transfert. Tout le cadre psychanalytique mis en place prépare, prédispose le sujet à devenir la lavette commode et accommodante de son psy. Le prestige2 du nom et de la fonction inscrite sur la petite plaque de cuivre près de la sonnette, la porte capitonnée et le divan douillet, la « règle fondamentale » : « Fais-moi confiance, détend-toi et laisse-toi aller », et puis, n’oublions pas la cerise sur le pompon du gâteau, la promesse qu’à partir de là tout ira mieux, direction saint Pierre et ses clés. Et c’est là que la magie commence, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, blanche ou noire. À ce moment-là, très exactement à ce moment-là est le décisif : l’officiant choisit et décide, instant crucial, d’en profiter ou non, de jouir hystériquement de son pouvoir acquis ou non, d’assujettir ou non, de faire de l’autre sa chose ou non, de suggérer ou non, de se taire ou de parler, de causer ou de laisser la parole, de diriger ou de se laisser porter, de réfléchir, de calculer et d’anticiper, ou de se laisser surprendre par ce qui va alors arriver, et d’accueillir cet avènement comme événement. À cet instant précis, quand tous les voyants de la dictature sont au vert, quand tout est disposé pour le culte de la personnalité, quand le sujet est à point, mou et corvéable, malléable et régressé à souhait, fasciné et torpide, sujet à fascination facile, hé bien c’est à ce moment-là, qu’en opérant pas on opère. Et que peut descendre le Saint Esprit comme une colombe, en troisième personne. Auprès du Père et du Fils. Car c’est bien ça qui se joue là, une partie à trois, trinitaire, le trois de la révélation contre le deux de la vieille religion du manichéisme. Ce qui est arrivé dans la province de Rome arriva deux mille ans plus tard à Vienne. Accueillir une troisième personne, magie blanche. Vraie magie. D’où la formule de Juranville : « la vraie magie est celle qui ne s’exerce pas ».
Le psychanalyste fait bien une place à l’idole, une place structurale, place bien évidente, qu’il incarne en en occupant toute la place. Simplement, il ne la fait pas parler. Il joue à l’idole muette, comme il sait lui le psy qu’elles le sont toutes en réalité, qu’il offre, moment de vie stupéfiant, à l’expérience du patient. Et c’est magique, d’une belle et douce magie, heureuse magie.
La Bible l’a dit aussi. Moïse l’a écrit sous la dictée de Dieu : les idoles sont muettes, moi seul parle. La magie mauvaise est donc ventriloquie. Un mauvais tour qui consiste à faire croire que les machins fabriqués à mains d’hommes sont dotés d’âmes et doués de parole, ont de l’esprit. Deus ex machina. Animisme. Le bon tour de psy est donc celui-là : laisser autant qu’il le peut le patient fabriquer son machin, et faire en sorte (le décorum et la pompe sont là pour ça) que le machin en question soit justement superposé à sa personne à lui, le psy. Et reculer sa chaise et la jouer profil bas. En retrait, comme Dieu dans sa création.
Il y a quelques années un présentateur télé d’émissions bassement idolâtres expliquait que s’il n’occupait pas cette place quelqu’un d’autre la prendrait. C’était parfaitement juste. Il usait d’un argument structuraliste. Il ne créait nullement la place d’idole à paillettes, sur fond de caverne platonique. Cette place fascinante, qu’on dit aussi celle du surmoi ou du Grand Maître de Cérémonie, cette place-là est structuralement constitutive de tout être fini pris dans le langage. À tout moment chaque être humain fait pareille place. Mais, et c’est ça l’éthique, chacun est libre d’occuper ou non cette place faite, au fond toujours plus ou moins libre, et d’exercer sa magie, ou non
Donc pas d’excuse pour notre mielleux animateur structuraliste.
La cocaïne, comme d’ailleurs tous les médicaments psychotropes, et quelles que soient les subtiles différences dont pourront discuter avec gourmandise le psychiatre ou le dealer, exerce pareille magie mauvaise. Elle suggère, par le mime corporel de l’effet (lui vraiment miraculeux) de la vraie sublimation, la dissolution du principe du mal, la lumière verticale sans ombre portée, un roulement de vie où n’aurait pas embarqué la mort, l’existence sans la finitude et ses trébuchements. Les miroitements de la cocaïne et de tout l’arsenal psycho-médicamenteux, l’hypnose et les thérapies comportementales sont ces mages autoritaires, qui enterrent en nous les sanglots de l’enfant. Alors que le vrai mage, Freud devenu le roi mage laissa au contraire par sa grâce l’enfant venir, et en salua la naissance dans les cris et la douleur.
1J’aime à prendre le mot invention dans son vieux sens de mise au jour, découverte ; il est particulièrement, me semble-t-il, bienvenu ici, comme venue à la conscience de ce qui était toujours déjà là, mais voilé. Ce sens se saisi bien dans l’expression inventer une grotte, ou dans le mot inventaire.
2Qui est justement l’effet recherché par le magicien de scène, le prestidigitateur.