BIBLIOTHÈQUE

  • Tout

Freud abandonna très vite la cocaïne et l'hypnose. Il n'est pas insensé que le grand inventeur1 de l'inconscient ait commencé...

Il n'est peut être pas tout à fait indifférent qu'à l'époque même où Lacan développe sa théorie des nœuds, et...

Socrate, Descartes, Kant, sont de grandes figures de l'athéisme. Du moins dans la méthode. Affirmons dans notre lancée que tous...

Il est d'usage d'attribuer la découverte de l'inconscient à Freud. Il ne vient à l'idée de personne, ni à Lacan...

2 – De la signifiance. Disons tout de suite, pour nous en débarrasser, ce que nous entendons par signifiance. Disons-le...

Commençons par ceci que la paix est selon nous position. Position d'abord parce que la paix, politiquement et historiquement parlant,...

La lecture de Juranville nous entraîne quelquefois à l'idée que tel ou tel terme est tout à fait central dans...

Habiter la terre Qu’est-ce que le jardin d’Éden ? Conférence donnée dans le cadre du Festival d’été du Jardin de Méridoul, à...

Les grandes œuvres ont en commun de présenter ce défaut que relevait Proust, elles surgissent dans un inévitable malentendu. Mesurées...

Edit Template

Mort : réalité/événement [finitude – jugement – résurrection]

Mort : réalité/événement [finitude – jugement – résurrection]

Nous reprenons volontiers à notre compte l’idée que la réalité est être et finitude, finitude de l’être, que la réalité est ce qui est fini. Suivant, il semble aller de soi que la mort est par excellence une réalité. Elle serait même la réalité la plus réelle, ce qu’il y a de plus réel dans l’être fini. La mort serait un autre nom pour dire la finitude de l’être. Redoublant le terme, on serait tenté d’avancer que la mort est réalité de la réalité. Au fond la mort serait l’existence immédiate (= finitude), la vie sans la spiritualité, la vie comme elle va, ignorante d’elle-même, non médiatisée. Ce serait, comme le chante Hugo, « exister sans vivre1 ». Cette mort serait déjà celle de ceux qui n’ont pas ou qui n’ont jamais commencé à vivre, celle des désespérés dont Kierkegaard dit dans son Journal : « Dans le désespoir le mourir se change continuellement en vivre […] »

Mais, si nous entendons bien défendre que la réalité est l’un des aspects de la mort, l’un des termes qui en produisent la définition, nous ne voulons, ni ne croyons pouvoir, nous en tenir là.

Dans les paragraphes 46 à 60 de Être et temps, Heidegger introduit la formule Être-vers-la-mort, faisant de la mort la condition même de possibilité du Dasein. La finitude, que réalise l’horizon de la mort pour la Dasein, n’est pas simplement le malheureux événement nécessaire dont nous devrions avoir bien conscience dans le souci d’une gestion réaliste de la vie ; la finitude, l’événement de la mort bascule l’être tout entier du temps du monde au temps kairologique. Où le temps dans l’angoisse se rassemble dans l’instant. Où le temps prend valeur, non une valeur plus grande sur une échelle de valeurs relatives, mais une valeur absolue, et la vie un sens.

Ce dernier point nous apparaît capital. Ce saut angoissant dans le temps véritable, le temps authentique qui fait l’être lui-même authentique, implique une position du Dasein, qui le fait entrer (c’est la thèse de Heidegger, que nous ne suivrons pas jusqu’au bout), dans l’existence vraie, chez qui l’altérité a pris toute la force de son sens. Parce qu’Être-vers-la-mort c’est s’altérer, aller vers l’autre de l’être, s’identifier à la fois à son être et à son non-être, être être et néant, si exister (=déf), c’est placer son identité dans l’altérité, alors tout appui métaphysique sur une quelconque essence intemporelle de soi devient impossible, tout appui devient appui sur le néant et le condamne à se produire dans le temps pur. Cette description phénoménologique de l’Être-vers-la-mort, qui définit sa condition existentiale, doit à nos yeux être complétée.

Elle doit d’abord être complétée par l’apport de Juranville.

Car ce que Heidegger décrit, c’est le mouvement constitutif de l’existence, où l’être, existant, s’altère, devient autre, radicalement autre. Ce qu’il faut immédiatement ajouter, c’est que la mort n’est pas initialement l’autre vrai, l’autre homme comme l’autre absolu ; Dieu. La mort est phénoménologiquement ce qui advient de l’être (faux) dans son devenir authentique, dans sa venue à la vie vraie. Mais dans cette description il n’est jamais avancé que cette autre identité ne peut se constituer qu’à l’occasion de la rencontre avec un autre réel, qu’il la lui aura, par grâce, permise. Ce que Juranville, lui, avance. Il précise encore que la venue à l’existence vraie ne peut être le fait autonome, la décision abstraite de l’existant. Il ne tient ce pouvoir (dès lors devenu réel) que de la possibilité ouverte, faite par l’autre de devenir lui-même autre.

Juranville ajoute encore ceci.

Certes l’être, comme être-vers-la-mort, est précipité dans l’existence. Disons, l’être avec la finitude, l’être réel, le mortel, est condition de l’existence. Condition nécessaire mais non suffisante. Il faut encore que cet être, ce Dasein, en pose à son tour par lui-même les termes. Qu’il pose cette altérité dont son identité existentiale participe. Sinon, disons-le tout de go, ce serait folie pure. Une existence qui ne saurait poser les termes de l’altérité (exprimer que A est B) verrait sa grammaire se découdre, sa langue se déstructurer, son langage prendre une forme insensée. Un langage qui serait sans cesse fait de ruptures, sans cesse altéré, sans que jamais ne s’admette de répétitions nécessaires, ne serait pas, selon nous, hautement poétique, mais, au contraire, de poésie effondrée, de la sorte la plus pauvre. Nous croyons au contraire, avec Juranville, que la poésie la plus haute est la plus répétitive, autant que le permet le nombre des concepts introduits.

Ce qu’il faut donc défendre et que Juranville défend, est la position de l’altérité.

Ce qui définit chez lui le sens.

Car le risque (inévitable selon nous) est autrement la fascination face la mort. La fascination morbide, la fascination folle, la dislocation dans le néant de la mort, prise dans son absoluité. Le pari de Juranville, que nous prenons avec lui, est que la seule conscience de notre être fini, de la réalité de notre finitude, n’est pas suffisante pour s’accomplir comme existant. Qu’il y a, hors la conscience, et participant de notre identité vraie, l’inconscient, aux répétitions structurales et structurantes, que nous pouvons et devons laisser venir, d’heureuses répétitions qui forment la poésie réelle de notre être, dans sa réalité finie. Qu’avec l’inconscient quelque chose arrive, qui ne sera pas appui sur le néant. Que le réel de notre être fini a sens. Pour le dire de manière plus systématique, si être et finitude définissent la réalité, avançons que la réalité a sens, et que sens et réalité définissent l’événement.

Ce que nous ajoutons ici est que la réalité de cet événement est la mort. La mort comme réalité de l’événement.

C’est-à-dire, pour reprendre notre propos initial, que si la mort est réalité de la réalité, c’est en tant que cette seconde réalité a sens, peut faire sens ; et que la réalité de cette réalité sensée est la mort. Mort qui, accordons-le pleinement à Heidegger, vient donner sens à la vie. À l’existence. Mais pour autant que cette réalité, d’êtres finis, rencontrant l’autre, soit posée définitivement dans une identité.

Pour le dire maintenant plus simplement, bien sûr, la mort se donne, apparaît comme finitude, existence immédiate. Dans l’angoisse de l’instant. C’est le phénomène de la mort. Quelque chose arrive, qui est une fin. L’événement malheureux dans son objectivité immédiate. Non-réfléchie. Ce qui constitue le rapport pervers à la mort.

Événement auquel il s’agit de donner vérité, en posant justement cet être comme il faut. Car la mort est jugement, subjectivement jugement (=déf. position de l’être), où l’on reconnaît les symptômes d’angoisse, de peur, de la névrose. Et même terreur (= déf. négation de l’être).

Névrose face à la mort, névrose de l’être fini conscient de sa fin, qu’il faudra dépasser (Juranville emploie partout l’expression « passer outre »), au nom du sens, au nom du sens heureux de la vie, non pas seulement de la vie terrestre, de la vie finie, biologique, consciente, mais de la vie éternelle, pour ce qui pourra y passer. Car avec la mort ne vient pas seulement le prix infini de la vie, mais encore l’existence de l’autre, de l’absoluité de l’autre, dans son infinité et son être de paix éternelle. C’est donc au nom de la résurrection que la mort est voulue. C’est le passage, le passage de la mort, ce que les juifs nomment socialement Pessa’h, la Pâque, ce que les Chrétiens nomment individuellement Pâques, et que la psychanalyse nomme laïquement la passe. La mort heureuse, délivrante, l’heureux événement, la mort qui est la naissance à la vie de l’esprit, l’événement qui, posé dans sa réalité (c’est la vérité), fait la fête (=déf. vérité de l’événement).

1« […] Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. […] », extrait de Ceux qui vivent, V. Hugo, in Les Châtiments, 1852.

Article précédent
Article suivant

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© 2025 Design by Spotliner